Extrait
Marie
Combien suis-je ? Est-ce que tu ressens ça toi aussi ? Cet émiettement. Tous ces «je» dépareillés qui s'épient sans se comprendre. Celui qui parle et celui qui écrit, celui qui aime et celui qui raisonne, celui qui s'enflamme et celui qui doute. Il y a en moi quelqu'un qui agit et quelqu'un qui se regarde agir. Le second dit à l'autre : «Pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi l'as-tu fait ?»
Cette question, je me la pose sans cesse à propos de notre histoire et je ne trouve pas de réponse. Cela ne veut pas dire que je regrette le passé. Ni qu'il ne me hante pas. Je suis comme un nageur à contre-courant, sans cesse ramenée vers lui. J'essaie de le regarder en face mais il m'hypnotise. Je voudrais y découvrir quelque chose mais j'ignore quoi. La naissance du sentiment amoureux ? La nécessité mystérieuse qui nous jette les uns vers les autres ? En observant à la loupe ce fragment d'amour fou, hors de toute logique et de toute raison, je voudrais isoler cette force. La force d'attraction. Qu'est-ce donc qui se joue en nous lorsque nous nous attachons à un être dont nous n'aurions jamais dû nous approcher ?
Marie
Cette année, j'ai eu quarante-neuf ans, c'est peut-être la raison pour laquelle je t'écris. Quarante-neuf ans, c'est l'âge que tu avais quand nous nous sommes rencontrés. C'est étrange comme tu me paraissais vieux, mon cher H. Je peux te le dire maintenant. Le paradoxe, alors que je n'en avais que dix-sept, c'est que je me sentais hors d'âge moi aussi. Une jeune vieille. Études, diplômes, mariage, enfants, la vie me semblait un tunnel qui s'ouvrait devant moi comme une gueule. Est-ce pour cela que je me suis précipitée dans tes bras ? À dix-sept ans, avais-je déjà l'esprit tordu par trop de recul pris sur l'existence ?
Si je t'écris, c'est aussi pour ne pas téléphoner. J'ai mille fois pensé à ce coup de téléphone que je ne te donnerai pas. Que je ne te donnerai plus. Longue sonnerie dans le vide et puis ta femme décroche. Autrefois, quand je tombais sur elle, elle me disait de sa voix insupportablement douce : «Ne quittez pas, je vous passe H...» Cette fois, son intonation est différente. Indifférente ? Elle dit : «... Je pensais... H. est mort... vous ne saviez pas... ?» Long silence. Comment l'aurais-je su ? H. et moi ne nous voyions plus depuis des années. Quelques messages épisodiques, les anniversaires, le premier de l'an. De brèves nouvelles toujours plus espacées...
Dans notre conversation imaginaire, ta femme reprend. Elle parle de l'hiver, de la vague de froid. Elle prononce le mot coma. Elle parle de ton coeur comme si je ne le connaissais pas. Elle a toujours cette voix douce que je déteste et respecte à la fois. Mais cette fois, je crois y entendre des accents de revanche. Elle a repris du pouvoir sur l'ex-Lolita déchue.
(...)
Revue de presse
Hanté par les Fragments d'un discours amoureux, de Roland Barthes, L'Attachement s'interroge aussi sur le lien entre l'amour et l'écriture, sur les fictions que le premier fait naître, et sur la manière dont on construit et s'approprie le récit de sa vie. (Le Monde du 13 septembre 2012 )