PREAMBULE AFFECTIF: 05/11/2012 - ELLIOTT CARTER IN MEMORIAM
J'avais une vive admiration pour le compositeur et l'homme Elliott Carter
Je dois avouer un pincement au caeur d'avoir commencé ce commentaire alors qu'il était vivant et de le poster alors qu'il nous a quittés.
Thank you for all, M. Carter!!!!
INTRODUCTION : ATTENTION, GENRE PIEGE !!!
Le genre du quatuor - et en plus subtil du quintette - avec un instrument à vent pose un problème ardu. Il oscille entre deux écueils extrêmes. Le premier (théorique) est d'écrire comme un quatuor (ou quintette) classique de bonne qualité en replaçant une partie de cordes par l'instrument à vent. Mais le timbre même va mettre en valeur des parties non pensées pour l'être et donc amener des incongruités de par cette seule présence de cette altérité . Le second, beaucoup plus probable, est de mettre en valeur le timbre de manière intempestive (pour d'excellentes raisons : on écrit pour un commanditaire, pour un ami, par fascination du timbre...) conduisant à un solo avec accompagnement de trio/quatuor à cordes ou une écriture de concerto «maigrichon» à l'opposé de l'esprit de la musique de chambre de qualité. Ce dernier défaut est souvent le résultat d'une «figure imposée» ou d'une limitation du talent du compositeur à l'assumer pleinement. La solution n'st pas seulement de trouver un juste milieu. La musique de chambre suppose aussi la variété de l'écriture. Se cantonner dans des extrêmes n'est pas excellent, se réfugier dans une prudente tiédeur ne l'est pas non plus. Il faut en quelque sorte flirter avec ces extrêmes sans aller jusqu'au mariage, et ce dans une architecture irréprochable !!
La baroque tardif a commencé à connaître le genre avant le développement de la forme «sonate», comme Telemann dans ses «quatuors Parisiens »
Telemann : Quatuors Parisiens Boccherini a clairement pris la mesure du problème, écrivant des oeuvres de qualité. On revient à juste titre à ses quintettes avec flûte op. 26
Boccherini: 6 Flute Quintets, Op. 55. Mozart est un exemple parfait. Contraint par la commande du chevalier Dejean, ses quatuors avec flûte ne peuvent que tomber dans le deuxième travers et Mozart le sait. Il mettra tout son génie à contourner le problème, notamment par un déploiement mélodique somptueux, sans être définitivement convaincant ni convaincu. C'est son quatuor avec hautbois (K370) qui sera le premier chef d'aeuvre indiscutable du genre
Mozart - Quatuors pour flûte KV. 285, 298, 285a, 285b / Quatuor pour hautbois KV. 370.De même, dans le genre du quintette, celui avec cor (K406) et sa concentration des registres dans le medium est un très beau coup d'essai, alors que son quintette avec clarinette est universellement reconnu comme un des sommets de l'histoire de la musique de chambre.
Des débuts du classicisme au proto-romantisme, il existe de nombreux quatuors de ce type, honorables mais participant de la tendance concertante avec une écriture assez pauvre des tutti. Vanhal écrira six quatuors concertants pour hautbois et cordes op. 7. Crusell (1775-1838) composera quatre beaux quatuors avec clarinette. Krommer suivra une voie similaire, utilisant également hautbois et basson. Devienne écrira des quatuors avec basson op. 73 dans le même esprit
François Devienne : Quatuors pour basson, violon, alto et violoncelle Op. 73 n° 1, 2 et 3. Toutes ces oeuvres délicieuses cèdent à la facilité du genre pseudo-concertant, mais méritent d'être sauvées de l'oubli. Au XX° Siècle, parmi les compositeurs attachés à la tonalité, Martinu a écrit un beau quatuor avec hautbois.
Problème difficile et certainement amplifié par la complexité du langage du dernier quart du XX° Siècle. S'y hasarder ne laisse plus de porte ouverte à une tiédeur acceptable. Le choix est entre le chef d'oeuvre ou les poubelles de l'Histoire.
A PROPOS D'ISANG YUN.
Isang Yun est né le 17/09/1917 à Chung Mu, sous occupation Japonaise. En 1933, il commence ses études musicales au Japon puis retourne en Corée en 1941, luttant contre l'occupant. En 1943, il est arrêté et torturé. À la fin de la guerre, il dirige une école pour orphelins, puis enseigne à l'université de Séoul. En 1955, il reçoit le Grand Prix de la culture de la Corée du Sud. L'année suivante il se rend en Europe Occidentale où il reprend ses études à Paris puis à Berlin. Le succès de ses premières compositions européennes (oratorio " Om mani padme hum ") l'encourage à rester. En Corée sévit le contexte de la guerre froide sous deux régimes dictatoriaux. Il s'engage ouvertement aux côtés des «progressistes». En 1967, les services secrets sud-coréens l'enlèvent et le ramènent à Séoul. Accusé d'espionnage, il est torturé et emprisonné jusqu'en 1969. Il ne doit sa libération qu'à la pression de la communauté internationale (pétitions signées par certaines figures peu suspectes de sympathies communistes ou musicalement avant-gardistes). Yun retourne en Allemagne, enseigne la composition et détruit ses compositions antérieures. L'influence de la musique coréenne traditionnelle s'allie le plus heureusement aux diverses tendances avant-gardistes occidentales (d'une manière très différente de la synthèse Japon - Occident de Takemitsu, par exemple : la synthèse est plus syntaxique chez le premier, plus symbolique et ésotérique chez le second). Son oeuvre "officielle " débute donc en 1960. De cette année-là à 1982, il compose des pièces monumentales, " sonores " dira-t-il, comme " Loyang ", " Reak ", " Dimensions ", la cantate " An der Schwelle ", d'après Haushofer (fusillé par les nazis) ou encore une symphonie qui ne s'avoue pas telle, " Exemplum in memoriam Kwanju ", commémorant la répression du soulèvement coréen de 1980. L'engagement politique est plus ou moins manifeste dans ces aeuvres. Vers 1982, Yun estime qu'il a réussi en Europe en tant que compositeur coréen engagé mais ressent un besoin impérieux de remise en question politique et musicale Il exploite méthodiquement sa connaissance de plus en plus profonde de la musique européenne. Il écrit notamment une série de cinq symphonies, aucune ne suivant le même plan ni n'ayant le même nombre de mouvements (
Yun: Complete Symphonies.). Cette évolution, dont le quatuor avec hautbois est le dernier jalon, sera arrêtée par la mort du musicien le 3 novembre 1995. Yun a été membre des Académies des Beaux-Arts de Hambourg et Berlin, et docteur honoris causa de l'Université de Tübingen (1985).
Le langage de Yun est très personnel et évolutif. Il a parfois des couleurs faussement néo-tonales liées aux spécificités de son langage (voir «Piri»). Il abordera volontiers le genre «colossal» qui le forcera à définir des architectures solides toujours renouvelées. Il restera l'auteur de nombreux chefs d'aeuvre en marge du mouvement d'avant-garde, inspirés d'une synthèse hautement personnelle et enracinée dans sa culture natale, qui, comme chez Bartók ou Takemitsu ne sent jamais l'effort - chefs d'aeuvre porteurs de messages culturels et humains forts par delà les querelles idéologiques latentes.
A PROPOS D'ELIOTT CARTER.
Eliott Carter est né le 11 décembre 1908 et décédé le 5 novembre 2012 J'ai beaucoup dit sur Carter dans mon commentaire des quatre premiers quatuors (
intégrale des 4 quatuors, elegy) et peut-être n'est-il pas besoin de redite, bien qu'il soit pertinent de comparer ses quatuors à cordes avec ce quatuor avec hautbois.
Un point essentiel chez Carter (immensément cultivé- il parlait parfaitement français dès son jeune âge, et enseignera le grec ancien dans les années 40) est l'influence déterminante des autres arts et particulièrement la littérature. Mais alors que chez les romantiques cette influence est soit textuelle soit de l'ordre de l'évocation poétique ou intellectuelle, chez Carter elle relève d'une influence fondamentale au niveau même de la nature du discours (l'influence de Joyce se traduit par la simultanéité d'événements en apparence indépendants ; l'idée de la forme du Premier quatuor vient du film de Cocteau `le sang d'un poète').
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