La découverte récente et enthousiasmante de l'opéra Guru (voir mon commentaire) m'avait donné envie d'explorer plus avant ce compositeur un peu un part qu'est Laurent Petigirard. Si les enregistrements de pièces orchestrales chez Naxos m'ont laissé un arrière-goût de réalisation un peu terne, il n'en sera pas de même pour sa production lyrique qui combine un livret remarquable quant au fond et la forme et une capacité marquée à traduire en musique les états psychologiques, les tensions dramatiques qui constituent l'essence même du genre et, en particulier, des deux oeuvres de Petitgirard.
Joseph Merrick, The Elephant Man est donc le premier opéra écrit par le compositeur. Entamé en 1995, il fut achevé en décembre 1998 et enregistré ici en mai-juin 1999 à Monte Carlo. Le livret, absolument remarquable pour ce que l'on peut en comprendre car Naxos, à sa mauvaise habitude, ne juge pas utile de le joindre à la notice d'accompagnement ce qui est quand même un comble, en fut écrit par Eric Nonn qui a étudié de très près les documents d'époque pour relater une histoire beaucoup plus proche de la réalité que celle du film de David Lynch. On y suit pas à pas les deux grandes phases de la courte vie de Joseph Merrick. L'opéra s'ouvre sur la dernière représentation théâtralisée sur le champ de foire de Londres où Merrick a de son plein gré accepté de jouer le monstre pour gagner pauvrement sa vie tout en étant globalement respecté par ceux qui l'emploient. Sur injonction du Docteur Treves, ces exhibitions monstrueuses seront interdites ce qui vaudra à Merrick d'être jeté sur les routes de l'Europe puis d'être abandonné sur le bord d'un chemin. Il se débrouillera seul pour revenir à Londres par la mer où la seule personne qu'il connaisse sera Treves. Celui-ci l'accueillera dans son hôpital où il fera la rencontre de l'infirmière Mary qui éprouvera pour lui un sentiment très proche de l'amour. Treves lancera un appel aux dons pour financer l'hospitalisation définitive de Merrick et en fera une vedette qui lui vaudra les faveurs de la haute société londonienne. Merrick mourra à vingt sept ans, probablement d'un suicide.
On le voit, il y a là matière à un livret d'une grande intelligence ce qui est le cas d'autant que Merrick fut lui-même un homme d'une extrême sensibilité et aux qualités intellectuelles assez remarquables. Petitgirard s'entoure d'une batterie de chanteurs de tout premier plan aux premiers rangs desquels figurent Natalie Stutzmann dans le rôle titre, l'auteur ayant voulu une voix de contralto pour renforcer l'étrangeté et la difformité qui caractérisent Merrick. Elle y est d'une grande sensibilité et n'en fait jamais trop. Nicolas Rivenq campe un grand Docteur Treves et constitue l'assise fondamentale de tout l'opéra. C'est la pièce maîtresse autour de laquelle tout s'organise. Marie Devellereau en infirmière Mary nous donne un personnage extrêmement humain, touchant et parfaitement exécuté. Sophie Koch fait une courte apparition en matrone, rien à redire. La mention spéciale va à Celena Nelson-Shafer qui enchaîne un air plus que périlleux de la Colorature à couper le souffle. On a envie de se lever et d'applaudir à tout rompre.
Alors, me direz-vous, pourquoi pas cinq étoiles ? Pour deux raisons. Tout d'abord à cause du Français brouillon de Robert Breault, le ténor américain qui joue le rôle essentiel au premier acte du showman et rend la compréhension de ce qui se passe difficile. Enfin, à cause de la prise de son qui manque cruellement d'espace et de vérité au point de donner l'impression d'un enregistrement en studio ouaté alors que les prises eurent lieu dans la salle de l'opéra Garnier de Monte-Carlo. Un comble, habituel chez Naxos...