La formation se compose un peu par hasard lors des séances d’enregistrement pour l’album
All The Things Must Pass de George Harrison qu’il co-produit avec Phil Spector aux studios Apple à Londres de juin à juillet 1970. A cette occasion, Eric Clapton, le bassiste Carl Radle, le batteur Jim Gordon et le claviers Bobby Whitlock enregistrent le 18 juin
« Tell The Truth » et
« Roll It Over » (celui-ci avec le guitariste de Traffic, Dave Mason), produits par Phil Spector. Le groupe se produit quelques jours plus tard pour la première fois sur scène au Lyceum, puis s’envole fin août pour les studios Criteria à Miami où les accueille le producteur attitré d’Atlantic, Tom Dowd.
Sous sa houlette il va créer un magnifique album de blues rock avant la lettre, sans contraintes ni de « hit single » en vue, dont la gestation a débuté par des « jams » sur de vagues idées de compositions issues de répétitions dans le domaine du guitariste anglais quelques semaines auparavant, un double album dont la durée moyenne des morceaux avoisine les six minutes.
Invité à participer aux séances par Eric Clapton que Tom Dowd emmène écouter lors d’un concert de l’Allman Brothers Band, Duane Allman s’intègre à merveille et les deux guitaristes s’en donnent à cœur joie. Leur interaction, leurs soli inspirés (Duane souvent à la slide) sont un pur régal. Duane Allman est seulement absent des titres
« Bell Bottom Blues »,
« I Looked Away » et
« Tell The Truth ». Le matériel est un alliage entre reprises de classiques du Blues comme
« Key To The Highway » de Big Bill Broonzy,
« Have You Ever Loved a Woman »,
« Nobody’s Knows You When You’re Down And Out », et des originaux de la même veine comme
« Tell The Truth »,
« Anyday » (Duane Allman y est impressionnant tandis que Clapton assure pour une fois la partie de slide), ou le magnifique
« Little Wing » de Jimi Hendrix enregistré une semaine avant sa mort.
La pièce de résistance restant bien sûr le fameux
« Layla », chanson bouleversante composée en majorité par le batteur Jim Gordon et écrite par Eric Clapton en hommage à son amour impossible, Pattie Harrison. Divisée en deux sections, la première en tempo rapide après une intro accrocheuse, la seconde en ballade après un pont au piano de Bobby Whitlock.
« Layla » aura deux autres vies après son flop lors de sa sortie, n°10 aux Etats-Unis en juin 1972 et en 1992 dans sa version « unplugged », avec un meilleur sort en Grande Bretagne, n°7 en Eté 1972 et n°4 pile poil dix ans plus tard. Le tempo est légèrement plus rapide que les dizaines de versions qu’Eric Clapton a données ensuite ; l’originale avait été « varispeedée » par Tom Dowd, qui avait augmenté la vitesse de passage de la bande de 5% avant l’étape de la gravure, afin d’en accroître l’effet spectaculaire. Ce qui a été corrigé lors des rééditions cd remasterisées.
Publié en septembre 1970, le 45 tours deux titres produits par Spector en juin cité plus haut est immédiatement retiré de la vente à la demande des musiciens, qui en ont enregistré de meilleures versions à Miami.
L’album est un échec notoire, Eric Clapton ayant refusé que son nom apparaisse au recto de la pochette, et n’a été reconnu à sa juste valeur qu’au fil du temps ; encore aujourd’hui, il s’en vend chaque année plus que l’année précédente. Il a connu plusieurs éditions ; la première en cd en 1983 est une honte, la deuxième est un coffret réunissant des « jams » interminables et une version de l’album remasterisée mais avec un mixage légèrement différent, la Mobile Fidelity de 1993, plus fidèle au son original comme la suivante de 1996 en standard normal, et la plus récente en 2004 est une version SACD qui rend quand même très bien en stéréo sans le système 5+1, sans compter les rééditions en vinyle.
Jean-Noël Ogouz - Copyright 2013 Music Story