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Le Chardonneret Broché – 9 janvier 2014


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Extrait

Jeune homme au crâne

J'étais encore à Amsterdam lorsque j'ai rêvé de ma mère pour la première fois depuis des années. J'étais enfermé dans ma chambre d'hôtel depuis plus d'une semaine, craignant de téléphoner à quiconque ou même de sortir; mon coeur s'emballait et s'agitait aux bruits les plus innocents : la sonnette de l'ascenseur, le cliquetis du chariot de minibar, jusqu'aux cloches des églises, la Westertoren, le Krijtberg, sonnant les heures, le liséré sombre de leurs résonances métalliques, incrusté d'une sinistre prophétie digne d'un conte de fées. Pendant la journée je restais assis au pied du lit et me forçais à décrypter les informations en néerlandais à la télévision (effort voué à l'échec puisque je ne connaissais pas un traître mot de cette langue), et, quand j'abandonnais, je m'asseyais près de la fenêtre et fixais le canal, mon pardessus en poil de chameau jeté sur les épaules - j'avais quitté New York à la hâte et les vêtements que j'avais emportés n'étaient pas assez chauds, même à l'intérieur.
Au-dehors tout n'était qu'effervescentes réjouissances. C'était la période de Noël et des lumières clignotaient sur les ponts du canal le soir ; des damen et des herren aux joues rouges roulaient en ferraillant sur les pavés, leurs écharpes volant dans le vent glacial, des sapins arrimés sur le porte-bagages de leurs vélos. L'après-midi, un orchestre amateur jouait des chants de Noël qui flottaient, minuscules et fragiles, dans l'air hivernal.
Les plateaux chaotiques du service en chambre ; trop de cigarettes; la vodka tiède du duty free. Durant ces journées agitées et confinées, j'en suis venu à connaître le moindre centimètre de la chambre, tout comme un prisonnier en vient à connaître sa cellule. C'était ma première fois à Amsterdam; je n'avais pratiquement rien vu de la ville et pourtant la chambre elle-même, avec sa beauté austère, emplie de courants d'air et briquée par le soleil, me donnait une impression aiguë d'Europe du Nord ; on aurait cru un modèle réduit des Pays-Bas : probité chaulée et protestante, mélangée au luxe grand teint des navires marchands en provenance de l'Est. Je passais un temps considérable à détailler deux minuscules peintures à l'huile dans des cadres dorés accrochées au-dessus du bureau, l'une représentant des paysans patinant sur un étang gelé près d'une église, l'autre des bateaux à voile fendant une mer hivernale houleuse : il s'agissait de reproductions décoratives, rien de spécial, même si je les étudiais comme si elles contenaient, de manière cryptée, la clé susceptible d'ouvrir le coeur secret des anciens maîtres flamands. À l'extérieur, de la neige fondue tapotait les carreaux et pleuvinait sur le canal ; en dépit des brocarts somptueux et de la moquette moelleuse, la lumière hivernale charriait néanmoins le souffle froid d'une année 1943 faite de privations et d'austérité, de thé sans saveur ni sucre et de ventre vide au coucher.
Tôt chaque matin, et alors que dehors il faisait encore noir, je descendais à pied au rez-de-chaussée chercher les journaux avant que d'autres employés prennent leur service et que le hall commence à se remplir. Le personnel de l'hôtel se déplaçait sans bruit et en chuchotant, leurs regards glissant sur moi comme s'ils ne me voyaient pas vraiment, moi l'Américain de la 27 qui ne sortais jamais pendant la journée; je tentais de me rassurer en me disant que le responsable de nuit (costume sombre, cheveux en brosse, lunettes en écaille) ferait probablement son maximum pour prévenir tout problème ou éviter une histoire, ce qui était un peu rassurant au vu des circonstances.
Les nouvelles du Herald Tribune n'offraient aucun éclairage sur ma situation, mais l'info était partout dans les journaux néerlandais, blocs denses de caractères étrangers suspendus de manière énigmatique et échappant à ma compréhension. Onopgeloste moord. Onbekende. Je remontais à l'étage et me remettais au lit (tout habillé tant il faisait froid dans la chambre), puis j'étalais les journaux sur le dessus-de-lit : photos de voitures de police, rubans délimitant la scène de crime, les légendes aussi étaient impossibles à déchiffrer, et, même si je n'y lisais pas mon nom, il était impossible de savoir si elles dressaient un portrait de ma personne ou si elles tenaient ces renseignements secrets.

Revue de presse

Comment survivre à ceux qu'on aime ? Donna Tartt effectue un retour magistral avec cet ample roman, où s'entrechoquent le bien et le mal...
La vraisemblance historique, politique n'intéresse pas directement l'écrivaine Donna Tartt, même si elle nourrit sa dernière saga initiatique au coeur de l'Amérique d'aujourd'hui. La passionnent davantage l'enchevêtrement du bien et du mal, les frontières douloureuses entre la culpabilité et la responsabilité, les labyrinthes de la mémoire et les ravages du secret...
Le miracle est que l'auteur prodige du Maître des illusions (1993) - quelque sept cents pages pour un premier roman écrit à 29 ans - puis du Petit Copain, composé dix ans plus tard, parvient à nous faire toucher magistralement dans son troisième ouvrage ce névralgique point-là. Au risque de s'y élec­trocuter, d'être en tout cas embrasé par une lecture qu'on ne lâchera pas huit cents pages durant. (Fabienne Pascaud - Télérama du 8 janvier 2014)

Avec la même évidence, elle nous fait passer d'un milieu à l'autre : le New York chic des Barbour, un Las Vegas désertique, le monde des antiquaires, celui des voyous, qui amènera le héros jusqu'à Amsterdam... D'où la richesse du Chardonneret. Comme le tableau de Fabritius, avec son oiseau attaché par une chaîne à son perchoir, ce roman est le portrait d'un prisonnier " digne et vulnérable ". Ballotté par le destin, Theo est captif de son traumatisme et de son secret, cette toile qui l'accompagne partout mais qu'il n'ose déballer, dont il s'inquiète en permanence des conditions de conservation, mais qu'il ne se permet pas de regarder. Il est aussi le prisonnier de ses angoisses, de sa culpabilité et de ce à quoi il carbure - les drogues, les mensonges - pour se rendre l'existence supportable. Mais Le Chardonneret est aussi un beau roman sur l'amitié et sur la solitude. Sur le dégoût de la vie, et sur ce qui donne du prix à celle-ci...
C'est un roman que l'on peut relire, avec un plaisir intact, pour y découvrir de nouvelles beautés. Comme on irait régulièrement se calfeutrer dans la même salle d'un musée. (Raphaëlle Leyris - Le Monde du 9 janvier 2014)

Roman de la solitude et de l'amitié, des métamorphoses et des faux-semblants, hommage au roman d'apprentissage à la Dickens mais aussi à la noirceur dostoïevskienne, Le Chardonneret est une histoire qui envoûte et s'empare du lecteur avec une force irrésistible. Une réussite qui tient beaucoup à l'écriture, variée, changeante, surprenante et aux personnages, charpentés, consistants, crédibles. Aucun n'est inutile, esquissé. On se perdra dans cet univers furieusement romanesque sans hésitation, avec la certitude d'éprouver un plaisir intense et de longue durée. (Bruno Corty - Le Figaro du 16 janvier 2014)

En peinture, tout est affaire de lumière - et d'ombres. Ainsi en est-il du troisième roman de Donna Tartt, qui, dans une éblouissante, hallucinante scène inaugurale, précipite son jeune héros de 13 ans au coeur d'un attentat perpétré dans un musée new-yorkais. Funeste déflagration qui laissera Theodore Decker orphelin de mère. Fuyant les lieux dévastés, l'adolescent ahuri subtilisera, dans un geste insensé, un tableau de maître que celle-ci affectionnait...
Vingt ans après le succès du Maître des illusions, Donna Tartt livre un roman passionnant, foisonnant. Dans la torpeur d'une salle de classe par un après-midi automnal ou la clarté sèche et aveuglante du désert du Nevada, la frénésie dévorante des rues new-yorkaises ou l'atmosphère «poussiéreuse et dorée» d'une boutique d'antiquités, l'écriture picturale de l'Américaine donne ici à voir avec justesse le déchirement de «Théo», plaie ouverte dont il ne fera taire la douleur qu'en s'infligeant les brûlures d'expériences extrêmes. (Fabienne Lemahieu - La Croix du 22 janvier 2014)

Meilleur Livre du mois sur Amazon.com (octobre 2013) : Ce n'est pas facile d'exprimer combien, et pourquoi, Le Chardonneret m'a marqué. J'ai toujours adoré les histoires de "petit garçon à sa maman" et c'est certainement pour cela que j'ai été envoûtée par le passage, autant magnifique que cruel, dans lequel Théo Decker, 13 ans, raconte l'accident qui a tué sa mère bien-aimée et a scellé son destin. Même lorsque les scènes se succèdent, je suis restée fascinée : Théo part d'abord vivre avec la famille en apparence riche et parfaite de son camarade de classe sur Park Avenue, puis à Las Vegas avec son père et sa femme vulgaire, puis revient à New York dans une boutique d'antiquités. Boris, le copain ukrainien de collège de Théo, Hobie, l'un des personnages les plus merveilleusement excentriques de la littérature moderne et Théo, étrange, triste, amorphe, alcoolique et souvent pas vraiment digne, ont tous pris leur place dans mon cœur.  Pourtant, Le Chardonneret est bien plus qu'un livre captivant de plus de 700 pages sur une perte tragique, c'est un mystère planétaire à propos d'une peinture disparue, une étude de l'amitié et une contemplation de la nature de l'art et des apparences. Par-dessus tout, c'est une chronique lyrique, souvent troublante et toujours mouvante d'un certain type de vie. « Les choses se seraient mieux passées si elle n'était pas morte » dira Théo 14 ans après la mort de sa mère. Une évidence qui fera s'exclamer égoïstement le lecteur : « Mais sans cela nous n'aurions pas eu cet excellent livre ! » -- Sara Nelson



Détails sur le produit

  • Broché: 795 pages
  • Editeur : Plon (9 janvier 2014)
  • Collection : Feux croisés
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2259221866
  • ISBN-13: 978-2259221863
  • Dimensions du produit: 15,6 x 5 x 24,1 cm
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4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile  Par Yvard Pierre le 18 avril 2015
Format: Broché
Quel voyage ! Attention, ne vous lassez pas et lisez bien jusqu'au bout. Plus de 700 pages qui vous feront découvrir divers aspects de la société américaine, des milieux "branchés" jusqu'aux manipulations mafieuses du marché de l'art. Théo, le personnage central qui vit avec son traumatisme après l'explosion dans un Musée, se retrouve orphelin. Il part seul, avec le tableau du Chardonneret, dans une errance qui l'emmène de New-York à Las Vegas, puis de nouveau à New-York et enfin à Amsterdam. Cette errance le conduit à sombrer dans la drogue mais aussi à la découvrir l'amitié, de l'amour le plus souvent impossible dans un univers contrasté où se côtoient le bien et le mal. Véritable chemin initiatique, ce roman montre la difficulté de trouver un sens à la vie dans un monde le plus souvent hostile, dans une société qui ne permet pas à l'enfant isolé, puis au jeune homme hanté par son passé, de se construire et de s'insérer dans une vie bien maîtrisée. Il reste une sorte de prisonnier, tel le chardonneret enchaîné dans sa cage qui regarde le monde extérieur qu'il ne pourra jamais connaître.
Le roman est peut-être un peu trop long avec des descriptions qui nous font entrer dans un labyrinthe dont, parfois, on voudrait bien pouvoir trouver plus rapidement la sortie; mais enfin il faut continuer à cheminer avec l'auteur et ses multiples personnages qui soulèvent tant de questions et suggèrent, sans qu'ils en soient toujours conscients, des réponses qui aident à la réflexion. Alors, lancez-vous dans la lecture qui, comme dans tout bon roman, est toujours une aventure qui ramène à soi.
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29 internautes sur 33 ont trouvé ce commentaire utile  Par Guillaume le 20 juillet 2014
Format: Format Kindle Achat vérifié
Après avoir eu toutes les peines du monde à le lâcher depuis deux semaines, et c'était de plus en plus difficile à mesure que ma lecture avançait, j'ai refermé (façon de parler quand on lit sur Kindle) le Chardonneret cet après-midi... fantastique.
Il me faudra certainement un peu de temps et de recul pour donner une appréciation plus objective, mais je ne me souviens pas avoir autant aimé un livre, même si cela a bien du m'arriver une ou deux fois avant. Des personnages subtils, vivants et attachants, des rebondissements et une histoire souvent palpitante, une plongée réussie et instructive (pour moi) dans le monde de l'art et des antiquités, avec des analyses fines, poétiques et intelligentes. J'ai trouvé très touchants et réussis des passages où l'histoire ralentit un peu et où Donna Tartt nous plonge dans des questions un peu métaphysiques.
Un seul petit bémol, la deuxième partie du livre (il y en a beaucoup), qui se déroule à Vegas, paraitra peut être un peu longue et quelque peu glauque à certains. Je les encourage à persévérer dans leur lecture, la suite vaut tellement la peine.
Le livre est ensuite de mieux en mieux, jusqu'à la fin, qui, après des péripéties trépidantes, est pleine de sensibilité et d'émotion. Je suis persuadé que ce livre touchera de nombreux lecteurs autant que moi, donnant à chacun l'impression que le livre a été écrit pour lui seul.
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10 internautes sur 11 ont trouvé ce commentaire utile  Par puppette le 19 octobre 2014
Format: Broché Achat vérifié
je ne me sens pas capable de tenter un commentaire littéraire je ne peux exprimer que ce que j'ai ressenti ,je me suis plongée une fois de plus dans l'univers de Donna Tartt et le charme a opéré comme à la lecture de ses 2 ouvrages précédents je me suis coupée du monde dans le silence et j'ai dégusté voilà c'est tout.
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15 internautes sur 18 ont trouvé ce commentaire utile  Par Fred le 12 mars 2015
Format: Broché
Tout d’abord, un bon point quand même pour Donna Tartt : ce livre est bien écrit, très bien même, ce qui est plutôt rare de nos jours, les personnages souvent complexes sont fouillés, profonds, les analyses de leurs émotions et états d’âme sont pleines de finesse. C’est principalement ce qui m’a permis de lire jusqu’au bout ce livre, malgré le côté très pesant et insidieusement étouffant qui s’installe au fil de la lecture. Pesant, par l’atmosphère lourde, torturée, sombre qu’il dégage. Pesant, par les tribulations erratiques et répétitives d’un être à la dérive, terriblement mal dans sa peau, qui n’arrive pas à se dépêtrer d’un univers de drogue, d’alcool, de coups tordus, de bas-fonds peu reluisants, en compagnie d’un ami tout aussi déjanté que lui. Même si on ressent une certaine compréhension, voire sympathie pour les deux amis, au vu des circonstances atténuantes qu’on peut leur prêter (comme dit l’auteur, la frontière entre le bien et le mal n’est jamais très claire), on finit par en avoir plus qu’assez d’assister au réveil d’épaves qui baignent dans leurs vomissures. Ce roman, au-delà de sa longueur excessive, est trop glauque pour qu’on puisse vraiment l’apprécier. La vision négative qu’a Donna Tartt de la vie nous colle à la peau comme une glue suintante, dont on ne souhaite qu’une chose : se débarrasser… Fuir au plus vite le cloaque dans lequel elle a voulu nous entraîner et profiter enfin d’un rayon de soleil rédempteur et d’un bain rafraîchissant !
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