Les œuvres de Jean-Sébastien Bach, maître absolu de la musique, peuvent souvent être abordées par des angles différents. Il y a d'abord le plaisir intense éprouvé à l'écoute d'une musique si belle, puis celui que ressent le musicien qui sent sa technique instrumentale progresser en jouant la musique du Cantor. Viennent ensuite se greffer des aspects moins connus du public, tels la numérologie dont le compositeur était friand, ou encore la présence ou non de la fameuse signature musicale B-A-C-H. Même si ces différents aspects sont présents dans le premier livre du "Clavier bien tempéré" (quoique j'avoue ne pas en être sûr pour la numérologie et la signature), celui-ci a quelque chose en plus, en ce qu'il s'agit d'une œuvre qu'on pourrait presque qualifier de manifeste, comme le suggère son titre.
En effet, Bach souhaite démontrer avec ces préludes et fugues dans 24 tonalités différentes qu'il est possible de "tempérer" correctement un instrument à clavier, c'est-à-dire de changer légèrement la façon dont il est accordé en temps normal pour qu'on puisse en jouer dans toutes les tonalités en conservant la sonorité particulière à chacune d'elle (le choix d'une tonalité était à cette époque un choix esthétique fort). Les autres tempéraments inégaux avaient souvent le défaut de rendre certaines tonalités affreuses en en privilégiant d'autres. Ce débat sur les tempéraments inégaux a rythmé la théorie musicale jusqu'à la fin du XIXème siècle, lorsqu'on a décidé d'utiliser de trancher le nœud gordien en décrétant que dorénavant on ne se servirait plus que d'un tempérament égal, rendant les instruments à clavier jouables dans toutes les tonalités, mais supprimant du même coup l'univers propre de chacune d'elle. Il en résulte que les claviers d'aujourd'hui sont accordés différemment de ceux qu'ont connu Bach, Mozart, Beethoven, Haendel, etc., et que par conséquent leurs œuvres ne "sonnent" plus comme elles le devraient.
Si j'ai écrit cette longue introduction, c'est pour permettre au lecteur de comprendre où se situe l'intérêt de l'interprétation de Luc Beauséjour, par rapport à celles, nombreuses, qu'on peut trouver aussi dans le commerce. Luc Beauséjour joue ce premier livre du "Clavier bien tempéré" sur clavecin, l'instrument pour lequel Bach a vraisemblablement écrit cette partition. Ensuite, ce claveciniste propose une version très agréable de ce chef-d'œuvre, même si le son de son instrument me paraît un peu trop métallique et brillant. Enfin, Beauséjour a fait le choix d'employer un tempérament inégal, et pas n'importe lequel, puisqu'il s'agit justement de celui de Bach lui-même, découvert en 2004 par Bradley Lehman. Tout l'intérêt est ainsi de pouvoir écouter Bach dans le tempérament mis au point par Bach. Et le fait est qu'au fur et à mesure de l'écoute, il arrive qu'on ait l'impression que le timbre de l'instrument change légèrement avec les tonalités, et je n'ai pourtant pas l'oreille très exercée. La différence est plus nette quand on écoute successivement des tonalités éloignées, en passant par exemple de do à sol, puis de sol à mi, etc.
Il est dommage que Naxos n'ait pas pris soin d'indiquer dans le livret que cette version a été enregistrée dans le tempérament de Bach ; ce livret est de toute façon plus que succinct. L'interprétation, je l'ai déjà indiquée, est très bonne, même pour celui qui ne se soucie pas du tempérament. Cependant, je souhaite préciser que l'interprétation de Luc Beauséjour n'est pas la seule à employer le tempérament récemment mis à jour. Bradley Lehman a notamment indiqué que Richard Egarr et Peter Watchorn ont eux aussi enregistré le premier livre du "Clavier bien tempéré" en fonction de sa récente découverte. Pour avoir eu l'occasion d'écouter des extraits de la version de Watchorn, il me paraît que cette dernière est plus belle que celle de Beauséjour, d'autant que Watchorn a également enregistré le second livre. C'est pour cette raison que je n'attribue que 4 étoiles à ce disque de Beauséjour en attendant de mettre la main sur celui de Watchorn.