Ah, Gaston Leroux! Voilà un romancier, mes amis, dont on ne dira jamais trop de bien... Né en 1868, mort en 1927, il est de ces écrivains que l'on range volontiers, comme Jules Verne ou Stevenson, dans la littérature populaire, celle qui n'aurait vocation qu'à distraire et qu'il est de bon ton, par conséquent, de considérer avec une aimable condescendance... Eh bien, cette littérature populaire, moi, voyez-vous, je l'aime, et loin de la trouver inférieure à la "grande" littérature, elle m'enchante précisément par son formidable pouvoir d'évasion. Ainsi, chaque fois que j'ouvre un nouveau roman de ce cher Gaston, je me demande avec délectation dans quelle étonnante histoire il va bien pouvoir m'embarquer, mais je sais d'avance que celle-ci sera pleine de surprises, riche en émotions et narrée dans une prose élégante où pullulent les imparfaits du subjonctif.
C'est donc avec mon petit frisson de plaisir habituel que je me suis lancée tantôt dans ce bref récit paru en 1920 et je vous prie de croire qu'au bout de trois phrases j'étais déjà captivée. Ah, quelle merveille que ce livre! On célèbre souvent, dans l'oeuvre volumineuse de Leroux, les enquêtes de Rouletabille, "Le Fantôme de l'Opéra" ou "La Poupée Sanglante", qui sont évidemment et ce n'est que justice des classiques, mais n'oublions pas qu'à coté de ces somptueuses réussites ce Maître du Suspense nous donna bien d'autres ouvrages, lesquels, bien qu'un peu délaissés aujourd'hui, témoignent du même génie. Moi, en tout cas, ce "Coeur Cambriolé" -quel titre superbe, soit dit en passant!- m'a comblée de bonheur.
L'histoire? Le narrateur, Hector, aime Cordélia, qui le lui rend bien. Tous deux ont grandi ensemble et, à l'orée de l'âge adulte, songent enfin à se marier. Mais alors qu'il revient d'un voyage d'études à l'étranger, Hector apprend que sa bien-aimée s'est retirée en un lieu secret en compagnie de son père. Pourquoi? Mystère! Heureusement Cordélia finit par réapparaître et les deux amoureux peuvent enfin se marier... Mais alors qu'il s'apprête à savourer sa nuit de noces, une terrifiante découverte attend Hector...
Assez bref, une grosse centaine de pages dans mon édition, ce récit à la fois romantique et fantastique s'inscrit dans le sillage de Mérimée, de Poe et d'Hoffmann. Il commence de manière anodine, par une histoire d'amour à la Paul et Virginie, puis, insensiblement, l'irrationnel s'invite dans l'intrigue, faisant vaciller un peu plus à chaque page le cartésianisme du narrateur et par voie de conséquence le nôtre... Est-ce à dire qu'il faut croire au surnaturel pour apprécier ce roman? Certes non! Mais il est sans doute préférable, pour en goûter pleinement tous les charmes, d'être ouvert au merveilleux et sensible à la poésie de l'étrange... En tous les cas, voilà une oeuvre de grande qualité que je recommande vivement aux amateurs de belle prose comme aux friands d'insolite.
Ah, s'abandonner à l'écriture voluptueuse et à l'imagination débridée de notre cher Gaston Leroux est décidément un plaisir rare... Que certains s'en privent est un mystère qui défie la raison!