Dans la fabuleuse mine d'or qu'est la littérature française, voilà sûrement l'une des plus belles pépites! Une pépite à l'éclat inaltérable et dont le pouvoir de séduction, en 166 ans, n'a toujours rien perdu de son intensité! Et pourtant, quand il parut en feuilleton dans le "Journal des Débats", en 1844, qui aurait pu se douter que ce roman allait rapidement s'affirmer comme un des chefs-d'oeuvre de notre patrimoine littéraire?
Le secret de sa magie? Une histoire simple aux ressorts puissants. Des personnages forts, nuancés, humains. Un récit vibrant d'énergie aux péripéties bien agencées, à la prose dynamique, aux dialogues nerveux. Coeur et pivot du livre, Dantès y brille tel un soleil noir, un Christ vengeur revenu de l'enfer du château d'If pour récompenser les justes et châtier les crapules. Est-il un héros ou un anti-héros? Les deux à la fois, bien sûr, et c'est ce qui fait toute son ambiguité!
Dès les premiers chapitres, on s'identifie totalement à lui. On aime avec lui, on tremble avec lui, on croupit en prison avec lui. Peur, joie, révolte, mélancolie: on partage ses moindres émotions... et c'est tout naturellement qu'on en vient aussi à partager son désir de vengeance... Une vengeance méticuleusement préparée, magistralement exécutée, mais qui interroge, au fur et à mesure qu'elle déploie sa colère, les notions mêmes de justice et d'humanité.
En court-circuitant la loi des hommes, Dantès s'érige en effet en Providence implacable, en tribunal suprême auto-proclamé, décidant dans le seul secret de sa conscience le sort de ceux qui l'ont meurtri. Or à se faire soi-même le bourreau de ses bourreaux, est-ce qu'on ne risque pas, sinon d'y perdre son âme, du moins de la noircir? Question vieille comme le monde! Dumas, lui, ne condamne pas la loi du talion, mais il n'en fait pas non plus l'apologie. Il en observe impartialement les effets.
C'est peut-être là, mine de rien, le plus beau tour de force de ce magnifique roman.