LE DICTATEUR est un chef d'oeuvre à plusieurs niveaux. C'est d'abord une comédie burlesque d'une précision diabolique. Chaplin, comme tous les maîtres du genre (Keaton, Linder, Tati) met au point une série de gags non seulement hilarante, mais incroyablement exécutée. Toute la séquence pendant la guerre 14-18 est admirable, et on se souvient de CHARLOT SOLDAT, tourné vingt ans plus tôt. Admirez la séquence chorégraphiée du barbier et de son client, ou encore la distribution du gâteau entre les « résistants ». Ce film nous parle de combat, de résistance, d'engagement. C'est aussi une formidable description de la folie humaine, l'exploration d'un cerveau dérangé. Le personnage de Hynkel est un fou furieux, paranoïaque, capricieux, et encore une fois, Chaplin greffera sur ce personnage des gags sublimes : Hynkel épluchant et écrasant une banane de rage, Hynkel et Napaloni sur leur fauteuil de barbier, la bataille de spaghettis, et bien sûr les scènes de discours (improvisées en yaourt allemand). Chaplin adore ces gags qui flirtent avec le surréalisme, pour clouer ses personnages ridicules. Le délire de supériorité de Hynkel trouve sa parfaite illustration dans cette scène admirable, une des plus belles du cinéma : la danse de la mappemonde. Visuellement et dramatiquement sublime.
Mais LE DICTATEUR, parce qu'il parodie le Nazisme, n'est évidemment pas un film comme les autres. Il prend une toute autre dimension. Ce film est un choc frontal entre les deux personnages les plus célèbres du moment : Charlie Chaplin, humaniste, l'homme le plus drôle de la planète, et Adolf Hitler, dictateur, l'homme le plus dangereux de la planète. Le rire contre la tyrannie. Ils sont nés presque le même jour, et chacun porte la même moustache... Coïncidence troublante qui inspirera à Chaplin cette histoire de double, de sosie, permettant à l'acteur d'interpréter deux rôles, et donner pleine puissance à son génie de la pantomime. L'épuration juive est engagée quand commence le tournage (1939) et Chaplin nous parle sans détour de ghettos, de persécution, vandalisme, de camp de concentration. Et puis arrive cette scène hallucinante. Le ministre Herring, qui présente à Hynkel des inventions foireuses pendant tout le film, arrive avec cette idée : un nouveau gaz très puissant pour exterminer tout le monde... Là, les sourires se figent : nous sommes trois ans avant la Solution Finale...
Le DICTATEUR est le premier film parlant réalisé par Chaplin, et qui marque la disparition du personnage de Charlot. C'est une oeuvre colossale. Les films de Chaplin sont de plus en plus politisés. Jusque là, Chaplin s'en prenait aux riches, à l'Etat, aux policiers, aux patrons, à l'Eglise. Mais ici, il frappe un grand coup, fait oeuvre de visionnaire, en montrant au monde les dangers du totalitarisme, les dérives irréversibles du patriotisme, louant des valeurs humanistes (rappelons que Chaplin n'était pas plus Juif que communiste, mais qu'il a laissé courir ces rumeurs...). Et il le fait par l'intermédiaire de la comédie, du burlesque, de la poésie, par l'intermédiaire de ce qu'il sait faire le mieux : le cinéma, le spectacle, le divertissement. L'art contre la guerre.
Le DICTATEUR est un film unique, visionnaire, d'une drôlerie et d'une efficacité redoutable, qui presque 70 ans plus tard, fait toujours aussi froid dans le dos.