C'est toujours avec un petit pincement au coeur que je pense à Alain-Fournier, cet être si délicat, doué d'une sensibilité si aigue, au talent si évident, qu'un destin cruel jeta dans l'immonde boucherie de la Grande Guerre où il trouva la mort à l'âge de 27 ans. De lui, ne nous reste aujourd'hui qu'un seul roman achevé, mais un roman que le temps a nimbé de légende et qui, à l'approche du centenaire de sa publication, exhale toujours le même charme subtil et onirique.
La réputation de ce "Grand Meaulnes" serait surfaite, disent certains. Certes, l'écriture en est agréable, l'histoire plaisante, mais cela resterait de la littérature adolescente, à ranger entre Hector Malot et André Dhôtel. Eh bien, je ne suis pas d'accord. Je pense au contraire que ce livre mérite parfaitement son statut de classique et possède de grandes qualités littéraires qui résistent admirablement à l'usure des ans.
Sa prose n'est sans doute pas révolutionnaire, son thème est peut-être convenu, mais il émane de cette histoire d'amour solognote un romantisme, une mélancolie, une poésie d'une qualité singulière. On y est souvent à la lisière du rêve et de la réalité, dans cette atmosphère étrange qui oscille entre le quotidien le plus rustique et les fantasmes évanescents de l'imagination.
C'est une superbe exploration de l'âme adolescente, si prompte à s'enflammer, ouverte à toutes les chimères, prête à toutes les aventures. Ce livre a la texture d'un songe. Pour en goûter la magie, il faut s'abandonner en lui comme on se laisse glisser dans une rêverie, sans vouloir tout expliquer, sans vouloir tout comprendre. C'est un livre qu'il faut lire avec son coeur plutôt qu'avec sa raison.