Nous voilà face au prototype du film de détective (avec LE FAUCON MALTAIS de John Huston), fleuron du Film Noir et du cinéma hollywoodien de la grande époque. Le détective Philip Marlowe (Bogart) est appelé par le vieux général Sternwood pour démêler une sombre histoire de chantage dans laquelle est empêtrée sa fille cadette. Il y a là pour Marlowe une double occasion a ne pas rater : mener son enquête et gagner son salaire, et surtout, revoir la fille aînée du général, une grande et séduisante femme (Lauren Bacall).
Ce film baigne dans une atmosphère sombre et vénéneuse à souhaits, où Howard Hawks enchaîne les scènes de suspens, aux scènes de comédies, aux scènes de séduction. Cahier des charges oblige, il fallait mettre en valeur le couple hollywoodien du moment : Bogart/Bacall. Le couple tournera 5 films ensemble, et LE GRAND SOMMEIL est sans doute le plus réussi de tous. L'intrigue est tortueuse comme on l'a rarement vu au cinéma. J'oserai dire que l'intrigue n'est pourtant pas ce qu'il y a de plus important, même si nous sommes face à une enquête, avec des suspects et une poignée de cadavres qui jonchent ce scénario en forme de labyrinthe.
Une anecdote de tournage illustre bien les choses. Un cadavre est retrouvé dans une voiture plongée dans l'eau. A la fin de la scène, Bogart demande à Hawks : « à propos, qui est sensé avoir tué ce type ? ». Le metteur en scène réfléchit, et répond : « j'en sais rien, ce n'est pas moi qui est écrit le scénario ! ». On demande donc au scénariste, Faulkner, qui répondra : « j'en sais rien, ce n'est pas moi qui est écrit le livre ! ». On envoie un télégramme à Raymond Chandler, qui répondra : « j'en sais rien, le majordome du Général ? ». Pour résumé, on n'en sait rien, et on s'en fout ! Raymond Chandler écrivait des nouvelles, qui paraissait en feuilleton, puis il en tirait des romans. On retrouve donc des éléments déjà utilisés à droite et à gauche, des scènes mises bout à bout, reliées entre elles lorsque l'auteur en avait le temps et l'envie ! Le film est donc une succession de tableaux magistralement mis en scène par Hawks. Son style est assez classique, sans démonstration technique ni mouvements de caméra grandioses. La caméra est posée là où elle doit être, c'est tout. Les cadrages sont précis, la photo N&B superbe et contrastée. Le scénario est suffisamment complexe, et la réalisation se devait d'être lisible.
LE GRAND SOMMEIL est un film passionnant, drôle, truculent, avec des dialogues ciselés, aux sous entendus sexuels explicites, débités par les comédiens comme des rafales de mitraillettes. La scène où le couple appelle le commissariat de police est hilarante, où la scène dans la librairie. Bogart nous élargit sa palette de comédien, en passant du benêt au « tuff guy ». Hawks a trouvé en Lauren Bacall une actrice pouvant tenir tête à Bogart, insolente et forte. Elles est sublime de bout en bout. Chez Hawks les personnages féminins ne font pas parti du décor, elles sont le moteur de l'action. Philip Marlowe aura un mal de chien a dénoué les fils de cette histoire, qui nous montre une société rongée par l'ennui, le vice et le mensonge, et où chacun tente de sauver les apparences.
Un pur chef d'oeuvre, mythique, qui baigne dans une ambiance nocturne et pluvieuse. Le modèle absolu du genre.