Extrait de l'introduction
«Nombre de leurs coutumes sont si étrangères et lointaines des nôtres qu'il semble incroyable qu'il puisse y avoir tant d'oppositions chez des gens d'une aussi grande police, vivacité d'esprit et sagesse naturelle comme ils ont.» Traité sur les contradictions et différences de moeurs, Luis Fróis, 1585.
Les premiers voyageurs européens au Japon, dont le missionnaire jésuite d'origine portugaise Luis Fróis, qui y séjourna au XVIe siècle, avaient été frappés par les contradictions inhérentes à ce pays et par le fait que les habitants faisaient tout à l'envers des Occidentaux. Aujourd'hui, la popularité en Occident - en particulier en France - des mangas, des dessins animés, des jeux vidéo japonais et de la culture culinaire (sushis, tofu, miso, shôyû), sans parler des arts martiaux ou traditionnels tels que l'arrangement floral (ikebana), les théâtres nô et kabuki, pourrait faire penser que le Japon est plus proche de nous ou alors que nous nous en sommes rapprochés.
Pourtant, un séjour dans ce pays, qu'il dure une semaine ou plusieurs années, ne peut que renforcer notre fascination face aux contrastes et aux contradictions poussés à l'extrême, jusqu'à ce qu'il n'en reste que la quintessence. Quintessence de la beauté dans un jardin sec et moussu de Kyoto, ou de la laideur dans les excroissances urbaines sous forme d'interminables cités-dortoirs. Quintessence du raffinement dans le cérémonial du thé et dans les confiseries kyôgashi évoquant le passage des saisons, ou de la vulgarité dans certaines émissions télévisées. Quintessence de la tradition dans les rituels de la famille impériale, la plus ancienne de l'histoire humaine, ou de la modernité avec les téléphones portables les plus sophistiqués du monde et la robotisation à outrance qui gagne jusqu'aux domiciles privés...
Contrastes et extrêmes se retrouvent dans la géographie même du Japon. Avec une superficie d'environ 380 000 kilomètres carrés, c'est-à-dire un peu plus de la moitié de celle de la France, le Japon est loin d'être un grand pays. Pourtant, l'éparpillement de ses îles couvre un territoire de 4 000 kilomètres carrés, du nord-est au sud-ouest. Il existe 25 degrés de latitude entre l'île la plus septentrionale, Etorofu, et la plus méridionale, Okinotori, et 30 degrés de longitude entre l'île la plus occidentale, Yonaguni, et la plus orientale, Minamitori. Pour relier Tôkyô au point le plus méridional du Japon dans le plus rapide des trains express, le Shinkansen - en admettant qu'une voie ferrée puisse jamais traverser la mer ! -, il faudrait pas moins de neuf heures ! Situé au point de rencontre de plusieurs plaques tectoniques, le Japon est un pays de montagnes. Celles-ci couvrent environ 75 °/o du territoire, tandis que dans les 25 % restants, constitués de plaines et de plateaux, se concentrent les industries, les cultures et les villes, qui ne rassemblent pas moins de 80 % des 127 millions de Japonais ! Ainsi passe-t-on, sans aucune transition, de jungles d'acier et de béton surpeuplées, de zones industrielles ou de campagnes fortement urbanisées à la nature la plus sauvage : montagnes densément boisées, habitées d'ours et de singes, rivières courtes et tumultueuses déferlant au creux de vallées profondes, paysages désolés et sulfureux aux abords des volcans... Les Japonais eux-mêmes opposent volontiers les conurbations de Tôkyô-Yokohama-Nagoya et de Kyôto-Ôsaka-Kôbe, sur la côte Pacifique, à la très rurale côte de la mer du Japon, à proximité immédiate des chaînes de montagnes traversant le pays de toutes parts. Quant aux volcans, nés, comme les tremblements de terre, du frottement de la plaque tectonique eurasiatique contre celle du Pacifique, ils sont plus de 200, dont une centaine en activité. Le plus célèbre est, bien entendu, le mont Fuji, qui culmine à 3 776 mètres, ce qui en fait la montagne la plus élevée et le symbole même du Japon, fout Japonais doit le gravir au moins une fois dans sa vie.