Henry Hathaway est un l’un des réalisateurs américains les plus sous-estimés par l’ensemble de la critique. Dans les années 50 en France, les critiques des Cahiers du cinéma le considère comme un faiseur d’images, un des représentants les plus serviles des grands studios hollywoodiens: c’est en quelque sorte un équivalent de Marcel Carné, représentant, selon François Truffaut, du «Cinéma de Papa» au style classique, traditionnel et «ampoulé». Il faut dire qu’à travers de rares interviews, le cinéaste à la réputation tyrannique a lui-même entretenu cette image de movie maker.
Pourtant, dans de nombreux films, Hathaway peut apparaître comme un des très grands de l'époque faste hollywoodienne, l’égal d’un John Ford (avec
L'Attaque de la malle-poste), d’un Frank Borzage (voir
Peter Ibbetson), de Raoul Walsh (savourer
L'Impasse tragique) ou John Huston (déguster
Le Carrefour de la mort).
Ayant réalisé 62 films en 42 ans de carrière, il est difficile de faire le tri, d’autant plus qu’il a tourné tous les genres (du western au film historique, en passant par le film noir ou le documentaire fiction). Mais on peut dénombrer une dizaine de chefs d’œuvre, et une vingtaine de films de très grande qualité.
Tourné en 1954, le Jardin du diable (proposé ici en VF et en VOST) en est l’exemple significatif: ce film fait bien sûr parti du panthéon des westerns hollywoodiens; mais, de par sa dramaturgie et sa mise en scène, c’est aussi une œuvre qui dépasse les codes et poncifs du genre pour devenir un classique de la mythologie occidentale.
L’histoire est simple, comme peut l’être un mythe: Hooker, Fiske et Daly, trois américains en quête d’or, débarquent dans une petit port mexicain après une avarie du bateau qui devait les emmener en Californie. Alors qu’ils se désaltèrent autour d’un mezcal, une femme, Leah Fuller, surgit comme une furie et leur demande, contre une récompense de 2000 dollars chacun, de porter secours à son mari: celui-ci a été victime d’un éboulement au fond d’une mine d’or. Se connaissant peu mais ne voulant pas restés «désœuvrés» (l’appât du gain), les trois aventuriers acceptent. Vicente, un client mexicain du bar, se joint à la troupe. Ensemble, ils parcourent une région sauvage et hostile, sous la menace latente des Apaches.
Le film est composé de trois parties:
- la première, la plus longue, est une sorte d’épopée fantastique à travers des paysages somptueux (les remarquables scènes de chevauchées au bord des falaises abruptes donnent le vertige);
- se passant autour de la mine, la seconde partie est centrée sur les relations entre des personnages de plus en plus complexes aux motivations ambivalentes; Fuller, le mari de Leah, une fois sauvé n’est par exemple ni reconnaissant ni antipathique;
- et la troisième est le pendant symétrique de la première partie; mais, cette fois-ci, la menace apache devient réelle et la violence se fait brutale et sans fioritures. La scène où Hooker, montré depuis le début comme un «héros» débonnaire et philosophe, frappe avec une rare virulence Leah sans que cela ne choque les autres hommes est représentative de la manière de filmer d’Hathaway: directe, surprenante et sans préjugés concernant les personnages.
Une pléiade d’acteurs sont au diapason de ce film:
Gary Cooper, dont c’est la septième et dernière collaboration avec Henry Hathaway, est Hooker, avec un jeu tout en nuances et en retenues;
Richard Widmark s’amuse à interpréter Fiske, un joueur de cartes hâbleur, au rire sardonique mais faussement cynique, ayant une vision poétique et désenchantée de la vie;
Susan Hayward, grande actrice méconnue (Jacques Tourneur, Joseph L. Mankiewicz, Delmer Daves, Edward Dmytryk…), est sublime de mystères et de passions (on peut se poser des questions du genre: préfère-t-elle l’or à l’amour? Est-elle avare ou orgueilleuse? Et puis tout est balayé dans la scène suivante, le spectateur s’est encore trompé. En cela, le personnage de Leah symbolise magnifiquement toutes les figures humaines de ce film, leurs quêtes, leurs espoirs, leurs désillusions.
Le récit et la mise en scène ont aussi un aspect mythologique: les paysages qui changent complètement tous les dix plans font penser au jardin d’Eden protégé par des créatures originelles. Mais, comme pour Adam et Eve et le péché aveugle de gourmandise, la cupidité transforme le paradis en Garden of Evil. Ainsi, la figure de l’indien n’est qu’un prétexte: les apaches sont peu représentés dans l’épopée, aucun d’entre-eux n’est filmé à moins de cinquante mètres, on ne distingue que leurs crêtes ce qui les rapproche plus d’Iroquois ou de Mohicans que d’Apaches. Ces silhouettes symbolisent plus des figures divines, fantastiques ou monstrueuses chargés d’éloigner l’Humanité de la tentation de tout corrompre. On pourrait dès lors croire que cette histoire n’est qu’affaire de morale et de vertu. Mais cette impression est une nouvelle fois balayée par la dernière phrase prononcée par Gary Cooper: «Si la Terre était faites d’or, les hommes mourraient pour une poignée de poussière.»
Le scénario est donc savamment construit et les dialogues ne sont pas en reste: le tout, écrit par Frank Fenton (
Rivière sans retour) est superbement ciselé, et aucun des personnages n’est oublié, ce qui rend l’ensemble encore plus complexe et mystérieux, loin, très loin de tout manichéisme hollywoodien.
Quant à la musique, signé par l’immense Bernard Hermann (
Sueurs froides,
La Mort aux trousses,
Psychose,
Fahrenheit 451,
Taxi driver…), elle alterne les accents lyriques aux ponctuations de suspense psychologique. Elle accompagne ainsi parfaitement la scène finale dont le coucher de soleil flamboyant et les deux silhouettes des chevaux se rejoignant symbolise un baiser qui n’est jamais venu au cours de ce long-métrage. Encore une fois, le movie maker Henry Hathaway prouve qu’il n’est pas qu’un raconteur d’aventures pittoresques, qu’il est plus subtil que ce que les critiques de l’époque ont bien voulu dressé.
Il faut en effet avoir vu ce film plusieurs fois car l’Histoire cinématographique est juge.
Et si vous avez la chance de posséder un grand écran ou une vidéo-projection, laissez-vous tenter par le Blu-Ray: pour ma part, je n’ai vu que la version restaurée en DVD par le petit-grand éditeur Sidonis et elle est déjà splendide.