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Cet ouvrage collectif et volumineux constitue une véritable somme sur le colonialisme à l'échelle du globe, du XVIe au XXIe siècle. Ses analyses détaillées, sa diversité d'approches, ses nombreux documents, sans oublier son ancrage dans l'actualité récente, feront le bonheur de tous ceux qui s'intéressent à ce sujet. Si l'on peut contester certains partis pris initiaux ou l'unilatéralisme de certains développements, l'ouvrage a le mérite d'être engagé et toujours solidement argumenté : il donne donc matière à débattre… --Arnaud Stephanopoli
Extrait
Généreuses dans la dénonciation des crimes du communisme ou du nazisme, ces sociétés occidentales affectent volontiers de croire aujourd'hui que ceux du colonialisme leur ont été cachés. Or cette croyance est un mythe, même si certains des excès commis ont bien été expurgés de la mémoire commune.
Ainsi, en France, les manuels scolaires des deux premiers tiers du XXe siècle, relataient avec quel entrain Bugeaud et Saint-Arnaud brûlaient les douars lors de la conquête de l'Algérie, comment aux Indes, lors de la révolte des Cipayes en 1857, des officiers anglais plaçaient des hindous et des musulmans à la bouche des canons, comment Pizarre exécuta Atahulapa Yupanqui, comment Gallieni passait les Malgaches au fil de l'épée. Ces violences étaient connues et, pour l'Algérie, dès l'époque de Tocqueville. Au Tonkin, des témoins ont vu cent fois « des piquets surmontés de têtes, sans arrêt renouvelées », ce que reproduisaient les magazines de la métropole. Le manuel Malet-Isaac, édition 1953, écrivait qu'après la révolte kabyle de 1871, « la répression fut prompte et vigoureuse, avec exécutions, déportation des chefs, lourdes amendes et confiscation des terres ». Le général Lapasset, que cite Charles Ageron en 1972, jugeait dès 1879 que « l'abîme créé entre colons et indigènes serait un jour ou l'autre comblé par des cadavres ».
Tous ces faits étaient connus, publics. Mais s'il était avéré que les dénoncer avait pour but de mettre en cause « l'uvre de la France », leur existence était niée ; le gouvernement peut avoir tort, mais mon pays a toujours raison Intériorisée, cette conviction demeure ; elle se nourrit autant de l'autocensure des citoyens que de la censure des autorités. Encore aujourd'hui, par exemple, aucun des films ou émissions de télévision qui « dénoncent » des abus commis aux colonies ne figure parmi les cent productions en tête du box-office ou de l'indice d'écoute. Outre-Atlantique, le retournement concernant l'extermination des Indiens a eu lieu, un type de western succédant à un autre avec la Flèche brisée de Delmer Daves (1950), film pro-indien et antiraciste produit avant les crimes commis par l'aviation américaine pendant la guerre du Vietnam et qu'allait perpétuer le retournement ; mais dans la réalité, cette prise de conscience n'a guère modifié la politique de Washington vis-à-vis des « réserves » indiennes. En Australie, la prise de conscience, due à l'action des aborigènes et des juristes est encore plus récente : mais la « majorité démocratique » blanche s'oppose à ce qu'elle soit vraiment suivie d'effets. Ces constatations nécessitent une remise en perspective du rôle des principaux acteurs de l'Histoire, en métropole ou aux colonies, voire des découpages chronologiques que la tradition a institués.
Présentation de l'éditeur
Conquêtes, puis luttes pour lindépendance ont nourri les pages les plus sanglantes de la colonisation : aux Caraïbes, en Australie, en Amérique du Nord, les conquérants ont perpétré de véritables exterminations ; en Algérie, au Vietnam, entre autres, les luttes de libération sont devenues des guerres destructrices. Mais le colonialisme, ce fut aussi la traite et lesclavage, cest-à-dire la déportation de dix à quatorze millions dhommes et femmes ; ce fut, une fois lesclavage aboli, le travail forcé et les terribles conditions sanitaires qui lui étaient associées. Le XIXe siècle, ère industrielle, fut marqué par laccélération et la systématisation de lexploitation économique des sociétés conquises. Et du XVe au XXe siècle, les nations conquérantes produisirent un discours qui, loin de cacher les crimes commis, visaient à les justifier.
Autour de Marc Ferro, auteur dune Histoire des colonisations qui est devenue un classique, une équipe dhistoriens analyse les étapes et les mécanismes du colonialisme dans toutes les régions du monde où il sest imposé.
Cest ainsi que lon découvre que les excès de la colonisation némanent pas seulement de lOccident et quils existèrent chez les Arabes, à Zanzibar notamment ; que sous le vocable d« expansion territoriale », la Russie puis le Japon nont pas organisé autre chose quun système dexploitation ou de négation dune identité nationale ; et que lidéologie raciste qui a servi à légitimer lentreprise coloniale a inspiré après coup un racisme des Noirs à légard des Arabes, en Mauritanie par exemple, qui a conduit à des violences comparables à celles perpétrées ailleurs par des colons blancs.
Le colonialisme na pas seulement laissé des blessures difficiles à cicatriser : il se perpétue sous de nouvelles formes que Le Livre noir met en évidence.
En Australie, la prise de conscience du massacre des Aborigènes a eu lieu ; mais elle nest pas suivie deffets. Dans les pays occidentaux, les vagues dimmigration qui ont suivi la décolonisation ont élargi le champ du racisme. Au Rwanda, au Tchad, au Soudan, les peuples se sont débarrassés des colons, mais un colonialisme sans colons a créé une nouvelle classe dirigeante, très minoritaire, qui sest greffée sur celle des puissances bancaires internationales et rend ces pays politiquement et économiquement dépendants de forces anonymes et inassignables.
Les événements de septembre 2001, les soubresauts de lAlgérie, les récentes manifestations de repentance en France rappellent que le bilan du colonialisme est plus que jamais dactualité.
Quatrième de couverture
Les conquêtes, puis les luttes pour l'indépendance ont indéniablement constitué les épisodes les plus meurtriers de la colonisation : exterminations de peuples entiers dans un cas, guerres destructrices dans l'autre ; mais la colonisation ce fut aussi la traite et l'esclavage, c'est-à-dire la déportation de dix à quatorze millions d'hommes et femmes ; ce fut, une fois l'esclavage aboli, le travail forcé et les terribles conditions sanitaires qui lui étaient associées. Une exploitation économique que le XIXe siècle industriel accéléra et systématisa. Et tout au long de ces épisodes, les nations conquérantes défendirent une idéologie qui, loin de cacher les excès commis, comme on veut bien le croire aujourd'hui, visait à les justifier.
Mais on découvre aussi que les violences de la colonisation n'émanent pas seulement de l'Occident et qu'elles ont existé dans le monde arabe puis ottoman ; que sous le vocable d' "expansion territoriale", la Russie puis le Japon n'ont pas organisé autre chose qu'un système d'exploitation ou de négation d'une identité nationale ; et que le racisme qui a accompagné et couvert les excès de l'entreprise coloniale a pu déteindre chez certains peuples colonisés.
Enfin, le colonialisme n'a pas seulement laissé des blessures difficiles à cicatriser : il se perpétue au XXIe siècle sous de nouvelles formes que Le Livre noir met en évidence.
Marc Ferro est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales. Spécialiste de la Révolution russe et de l'URSS, il est l'auteur de nombreux ouvrages dont une Histoire des colonisations qui a été traduite dans plusieurs langues.