Les deux auteurs de ce livre sont des journalistes travaillant pour une obscure revue masculine que vous avez peut-être entr'aperçue chez votre coiffeur, une revue qui n'est guère qu'un nombre impressionnant de publicités parsemé de quelques articles. Nous sommes donc face à un livre très mauvais avant tout parce qu'il est peu étayé et qu'il est mal écrit.
Tout d'abord, en intitulant leur ouvrage « livre noir », ils usurpent une dénomination qui a commencé avec le « Livre noir du communisme » qui était, lui, un véritable travail de recherche. Dans le cas de ce livre-ci, nous sommes simplement face à des opinions de comptoir écrites en gros caractères sur 300 pages, brodées sur le suicide du chef Bernard Loiseau : comme ces messieurs sont des journalistes et qu'ils ont donc des appuis, leurs opinions sont publiées. Malheureusement elles ne sont ni originales ni intéressantes. Pire encore, elles sont d'un conformisme affligeant (les grands chefs, le guide Michelin et les critiques gatronomiques sont pour eux des escroqueries) : nous sommes en plein dans l'idéologie petite-bourgeoise qui n'a de cesse de détruire ce qui est établi car trop « bourgeois ». Bien sûr, ce livre a été publié de nos jours (2011) ce qui fait que son conformisme se doit d'avancer sous le masque de l'anti-conformisme au nom de la modernité. En effet tout défenseur de la cuisine est un lepéniste : Jean-Luc Pettrenaud « grand représentant de cette France cadenassée du saucisson et de la nappe à carreaux » (sic) fait du poujadisme par exemple. Maurras et Barrès sont bien sûr conviés pour appuyer tout cela, alors que l'on peut être sûr que les auteurs n'ont lu ni l'un ni l'autre. Dans cette logique tout ce qui serait perçu comme trop français est alors suspect de tous les crimes. C'est pour cela que l'on a donc Anglais ou Danois portés au pinacle (quand on sait ce que signifie essayer de trouver un bonne table dans ces deux pays, cela laisse rêveur). Ce n'est cependant pas très étonnant : ce genre de personnes roule toujours pour l'Empire du nord, ces pays où la vie est systématiquement érigée en modèle par la petite bourgeoisie française intellectuellement prolétarisée.
Le fait qu'ils pensent informer le lecteur en devient presque touchant : par exemple, le premier chapitre est une longue critique de TF1. Mon Dieu, que c'est original, j'en reste pantois ; comme si dire du mal de cette chaîne n'était pas, justement, le cliché par excellence. Par ailleurs, et cela montre leur déontologie, les auteurs ne reculent pas devant le mensonge en disant que Curnonsky se serait suicidé (ce qui est faux) parce que son époque l'avait ringardisé (ce qui est aussi faux). Et comme les auteurs sont des journalistes incapables de sortir de leur petit monde, on a le droit dans les derniers chapitres aux bons points decernés aux journalistes grastronomiques mais aussi à de la publicité pour un groupe obscur de gastronomes (un des auteurs en est le cofondateur, tiens donc) dont le nom est systématiquement suivi du petit R signifiant « marque commerciale enregistrée ». Délicieux, surtout de la part de gens ayant pourfendu l'orgeuil et la pusillanimité des autres tout au long des pages ayant précédé.
Enfin, ce qui décribilise encore plus ce qu'ils écrivent est comment ils l'écrivent ; en voici un exemple à propos de la troisième étoile d'un chef : « Laquelle lui permettra de retrouver fissa des partenaires industriels pour créer bistrot, complexe de loisirs, golf et hôtel de luxe. Spirale de la réussite que viendra immédiatement enrayée une nouvelle gamelle en janvier 2007 ». Si la faute « enrayée » vaut son pesant d'or tout comme la structure des deux phrases sans proposition principale, le niveau de langue familier, qui est celui du livre dans son entier, montre sans détour ce à quoi il se réduit : des propos de café du commerce.