L'émotion qui se dégage de ce film vous étreint dès le générique. Car ce que personne n'a souligné jusqu'ici, c'est que le générique du MEPRIS est un des plus beaux et des plus cinématographiques qui soit : un cadreur (c'est Raoul Coutard, le véritable chef op' du film) suit en travelling une jeune femme. En se rapprochant du premier plan, le cadreur vérifie sa lumière, puis "panote" sa caméra, la pointant sur nous, le cadre de son objectif épousant le cadre de l'écran que l'on regarde. Sensation étrange, alors, d'être filmé, observé, de faire partie de la distribution... La voix de Godard égrenne le générique, sur les violons frissonnants de Georges Delerue... Le film pourrait s'arrêtait là tellement c'est beau !
LE MEPRIS est sans doute le plus grand des films abordables de Jean Luc Godard. Voulu comme tel, gros budget, montage financier international, et star à gogo. Le plus mythique aussi, en tout cas, grâce à la présence de Brigitte Bardot, anti-thèse parfaite de la Nouvelle Vague, et paradoxalement, parfaitement à sa place dans ce film. Godard confronte deux mythes : le mythe populaire de BB, l'actrice, et le mythe de Fritz Lang, le vrai, le cinéaste tant admiré par Godard. Et de même qu'Orson Welles coupa les cheveux roux de Rita Hayworh dans LA DAME DE SHANGHAI, Godard desmystifie Bardot, la filmant en perruque noire, le temps d'une scène (coiffure que portait Anna Karina dans VIVRE SA VIE).
Bardot dans le film, c'est Camille. Camille est mariée à Paul (Piccoli), scénariste qui accepte de travailler pour Fritz Lang sur une adaptation de "l'Odyssée". Le film est produit par Jérémie Prokosh (joué par Jack Palance) qui évidemment tombe raide dingue de Camille. Celle-ci est d'autant plus fragile, que son couple avec Paul vacille.
Jean Luc Godard nous parle ici d'amour et de cinéma, ou d'amour du cinéma. C'est un film qui parle de création, alors qu'en même temps, on assiste à la lente destruction d'un couple. Visuellement, Godard s'est surpassé, dans l'art de cadrer, dans l'art du travelling (dont il disait que c'était affaire de morale !) et dans l'utilisation des couleurs, d'autant plus éclatantes, que les coeurs deviennent noirs et secs. Son film précédent, LES CARABINIERS, avait été très mal reçu, qualifié de mal filmé, mal éclairé, mal foutu. Godard souhaitait aussi montrer, avec LE MEPRIS, qu'il savait et pouvait faire "classique". LE MEPRIS enchaîne les scènes mythiques, comme « et mes fesses, tu les trouves belles mes fesses ? ». Bardot avait ce talent de montrer ses fesses, à la fois avec un naturel déconcertant, presque enfantin, et une provocation calculée. Et pourtant, cette scène et un rajout, obtenu après des semaines de discussions d'avocats, parce que les co-producteurs américain qui avaient payé pour avoir Bardot, étaient déçus de ne pas la voir... à poil, comme dans un Playboy. Les scènes de Bardot, nue, ont été tournées plus tard, mais Godard, perfide, détourna les codes érotiques, pour en faire des scènes mythiques. Retenons aussi Michel Piccoli en chapeau dans son bain (hommage à Dean Martin), la longue scène de dispute (25 minutes) en appartement, très autobiographique (la liaison Godard-Anna Karina était houleuse à l'époque...) ou bien sûr les dernières scènes filmées à la villa Malaparte, où Bardot explose de sensualité, dans ce décor de rêve où la tragédie (soulignée par les statues antiques) trouvera son apogée.
LE MEPRIS est un chef d'oeuvre, un des films les plus célèbres de son auteur, et un des plus classiques aussi dans sa forme, moins expérimental que PIERROT LE FOU et que ces films des années 80. Michel Piccoli y est prodigieux, Godard ne tarissant pas d'éloge sur lui. Et Godard rendant hommage à un comédien est un fait suffisamment rare pour être souligné ! Un film à portée de tous, à condition d'être un minimum réceptif, attentif, et se laisser prendre à cette histoire de passion, de destruction, d'introspection. LE MEPRIS est un poème violent, lyrique, envoûtant, enveloppé par le plus beau thème composé par George Delerue.