C'est Robert Bellah, je crois, qui faisait remarquer que les livres de Charles Taylor viennent en couples. Habituellement, Taylor publie à peu près en même temps un gros et un petit livre, qui portent à peu près sur le même sujet. Ainsi, il publia deux livres sur Hegel dans les années 1970 (le petit a été traduit en français sous le titre
Hegel et la societe moderne). Ainsi, son livre sur la sécularisation (
A Secular Age) a été précédé de
Modern Social Imaginaries.
"Le malaise de la modernité" (publié au Québec sous le titre "Grandeur et misère de la modernité") est le livre-compagnon de
Les sources du moi. Les deux ouvrages traitent de diverses questions suscitées par l'individualisme de nos sociétés: comment le décrire? d'où vient-il? quelle autorité peut-on lui accorder? Etc.
Dans "Le malaise...", Taylor prend pour point de départ le débat entre défenseurs et détracteurs de l'individualisme. Est-il désirable, indésirable? Il tente de dépasser ce débat, non pas en proposant un compromis, mais plutôt en montrant que les débatteurs partagent des présupposés communs qui les empêchent de parvenir à une compréhension adéquate du phénomène.
Les uns et les autres ne voient pas que l'individualisme, loin de pouvoir être opposé aux discours moraux, est inconcevable autrement que comme discours moral - discours sur ce que l'être humain peut espérer accomplir de significatif en cette vie. Les défenseurs de l'individualisme, qui se conçoivent comme des défenseurs de la liberté individuelle, ne parviennent pas à voir que l'individualisme trouve sa force de valeurs qui ne sont pas choisies, qui s'imposent à nous quoi que nous en pensions. Les détracteurs de l'individualisme, qui le confondent avec l'égoïsme, ne parviennent pas non plus à surmonter ce biais.
En dépassant les limites de ce qu'on pourrait appeler la conception amorale de l'individualisme, Taylor peut développer une analyse plus fine des différentes formes d'individualisme contemporains, et notamment: individualisme de l'authenticité versus individualisme de l'autonomie. (Une distinction qui rappelle la distinction, chez Louis Dumont (
Homo aequalis. 2, L'idéologie allemande), entre les individualismes français et allemand.) Ce faisant, il trouve les moyens conceptuels d'accorder une place raisonnée à une certaine forme d'individualisme.
"Le malaise..." condense la substance des "Sources du moi". Taylor y met de côté plusieurs des développements des "Sources...", comme les discussions des biais de la philosophie analytique de l'éthique, ou encore les longues reconstitutions historiques. Il choisit plutôt de se concentrer sur notre situation actuelle. Il peut ainsi développer son propos en 150 pages. (Plutôt qu'en 700 pages, comme dans les "Sources".) Le propos est développé dans une langue claire, accessible je pense aux lecteurs peu habitués aux ouvrages philosophiques. Le lecteur que "Le malaise..." a intéressé pourra ensuite choisir de suivre les réflexions plus poussées proposées dans les "Sources...".
Je mentionne en finissant qu'on trouve une discussion intéressante de "Le malaise..." aux pages 196-226 de
Le raisonnement de l'ours : Et autres essais de philosophie pratique, de Vincent Descombes.