Peut-on séparer, chez Sartre, l'écrivain et l'intellectuel? L'homme de mots et l'homme d'idées? L'un et l'autre sont si intimement imbriqués que cela paraît difficile! La littérature, pour Sartre, n'était pas un passe-temps anodin ou un hobby d'esthète, c'était bel et bien une arène politique et idéologique. Ce sont pourtant, je trouve, ses textes les moins ouvertement engagés qui ont le mieux "vieilli". "Huis-clos", par exemple, résiste admirablement au temps qui passe. "La nausée" a gardé toute sa pertinence philosophique. Quant aux "Mots", ils restent un modèle de virtuosité stylistique et d'auto-analyse. Cela dit, personnellement, de tous les ouvrages de Sartre, c'est "Le Mur" que je préfère et que je revisite le plus volontiers. Lycéenne, il m'avait enchantée et quinze ans plus tard il m'enchante toujours.
Cinq récits diversement longs composent ce recueil paru en 1939, mais chacun d'entre eux est une totale réussite. Mille et un thèmes y sont abordés, qui souvent s'entrelacent: le couple, la sexualité, la folie, le meurtre, la politique et bien sûr l'absurdité de la vie. Le texte le plus fort du lot est sans doute "L'enfance d'un chef", qui raconte l'éveil d'un jeune homme au fascisme en entrant de manière étonnante dans sa psychologie. Pourtant, j'avouerai un petit faible pour "Erostrate", prose en apparence plus modeste mais qui, mine de rien, brasse en quelques pages une somme considérable d'idées philosophiques tout en nous ménageant un suspense quasi-policier! En tous les cas, voilà un livre aussi agréable à lire que captivant à méditer, et duquel on ressort en se prenant à regretter que Sartre n'ait pas écrit plus de nouvelles car il excellait dans cet exercice!