J'ai lu le livre avant de voir le film au cinéma. A cette époque-là, j'avais un itinéraire de lecture éclectique que le réalisateur Jean-Jacques Annaud se plaisait à mettre en image. Involontairement bien entendu car je ne le connais pas, et il ne me connaît pas ! Après "
La guerre du feu", ce fut "
Le Nom de la rose" puis l'excellent "
Ours" qui m'avait tant plu durant mes jeunes années sous la plume de James Oliver Curwood. Pour en revenir à l'adaptation du roman d'Umberto Eco, j'avais une vision très nette de l'action et des développements opérés par la magie du livre. Dès lors, je craignais que l'adaptation cinématographique n'appauvrisse terriblement la magie qu'avait déployée l'écrivain italien. En un sens, oui, car résumer un tel roman, touffu et faisant référence à des thématiques nécessitant un bon bagage culturel, nécessite obligatoirement faire des choix drastiques pour que le principal tienne sur un film de moins de deux heures.
Malgré quelques entorses au roman, le résultat est à la hauteur des espérances et je pense qu'il s'agit là d'un des meilleurs films du réalisateur. Il s'y est beaucoup investi car le Moyen Age et la philosophie grecque ont été une de ses passions. Il a noué une amitié avec l'écrivain mais ce dernier l'a laissé libre de son adaptation. Il a fallu pas moins de dix-sept versions du scénario pour aboutir au schéma narratif final. Dans ce DVD, Le disque bonus ainsi que les commentaires du film montrent bien quelles furent les étapes d'élaboration ainsi que toutes les péripéties de la production. Du choix du casting (privilégiant les visages originaux afin de bien les distinguer parmi les robes de bure) à la méticulosité des décors et accessoires, le "Nom de la rose" est une reconstitution plausible d'un Moyen Age plus ou moins rêvé. Jean-Jacques Annaud comme Umberto Eco en font une sorte de période obscurantiste durant laquelle une petite élite cache les savoirs afin de maintenir la grande masse dans l'ignorance et ainsi, la contrôler. C'est une vision moderne de l'histoire, calquée sur des principes d'action modernes qui fait que notre époque est d'autant plus obscurantiste qu'elle a perfectionné des méthodes inventées aux temps reculés. Si les débats théologiques sont bien rendus, l'intervention de l'Inquisition frise le caricatural. L'Inquisition était soumise à une forte réglementation et l'on sait que ce fut la première administration occidentale à prévoir un droit de la défense même si des dérives ont eu lieu, à buts politiques. Quand on veut tout régenter, les institutions commettent les pires bévues, quelles que soit le bien fondé de départ. C'est le propre du totalitarisme dont le réalisateur nous montre ainsi la version médiévale.
J'ai particulièrement aimé les passages se déroulant dans la bibliothèque. Pour un amateur de livres anciens, manuscrits, incunables, ce film est un délice. Sans doute plus d'un lecteur ou plus d'un spectateur aura souhaité avoir chez lui cette bibliothèque labyrinthique, forcément borgésienne. Une vraie réussite. Les acteurs de ce film sont très bons, au premier plan duquel il faut placer Sean Connery dans la peau de Guillaume de Baskerville. Les traits du visage de l'acteur reflètent bien cette sorte de curiosité et de moquerie distante permanente qui affecte les traits de caractère de ce franciscain. Mais on s'en voudrait de ne pas citer tous les autres, connus ou moins connus qui offrent un résultat pour le moins convaincant. Deux mentions tout de même. La première pour Feodor Chaliapin qui, alors qu'il ne faisait que des figurations, occupe une place centrale dans le récit en prenant le rôle de Jorge de Burgos (bien entendu clin d'oeil malicieux à Jorge Luis Borges). Son visage raviné et ses pupilles blanchâtres ont un effet saisissant. La seconde pour Ron Perlman, appelé à la dernière minute par le réalisateur pour endosser la tunique hérétique et dolcinienne de Salvatore. Son visage grimé, sa démarche et son langage coloré font partie des bons moments du film et cela m'avait particulièrement impressionné au cinéma, bien avant que l'acteur endosse la tenue du diable rouge
Hellboy.
Un très bon film à voir et revoir, qui doit porter les spectateurs actuels vers le livre.