Vous en avez assez des thrillers à la noix qui alignent les pseudo-coups de théâtre sans aucun souci de style? Vous en avez marre des polars hypertrophiés dont le talent est inversement proportionnel au volume? Vous criez grâce devant les éternels bestsellers pré-formatés sans goût ni saveur qui s'empilent sur les tables des libraires et où l'on chercherait en vain la plus petite trace de littérature? Eh bien, amies lectrices, amis lecteurs, ne souffrez plus en silence car le remède à votre neurasthénie existe: il s'appelle Frédéric Dard! Ah, le merveilleux auteur que voilà... Quelle plume que la sienne! Quel art du récit! Quel sens de l'intrigue! Non seulement ce magicien du polar savait vous tricoter des histoires captivantes, mais en plus il possédait pour les narrer une langue à faire baver de jalousie ses confrères les plus prestigieux...
Vraiment? me diront les sceptiques. Mais si ton Frédo était si bon romancier, ma p'tite Gwen, comment se fait-il qu'il n'ait jamais reçu le Goncourt ou siégé à l'Académie Française? Eh bien, je vous répondrai qu'à défaut de Goncourt Dard reçut en 1957 le Grand Prix de Littérature Policière que je tiens personnellement en aussi haute estime. Quant à l'Académie, que je sache, ni Balzac ni Flaubert ni Proust n'en furent, ce qui ne les empêche pas de compter parmi les géants de notre littérature. Est-ce à dire que je tiens Frédéric Dard pour un géant des Lettres Françaises? Eh bien parfaitement! Mais c'est d'abord et surtout un auteur dont la lecture me procure un plaisir fou et ce roman-ci, qui date de 1956, ne fait pas exception à la règle, bien au contraire!
L'histoire? Blaise Delange, Parisien et chômeur, débarque dans une bourgade de province pour y postuler à un emploi minable dans une manufacture de caoutchouc. Mais voilà qu'à la suite d'un concours de circonstances il se retrouve embauché par le croque-mort local, Achille Castain, un vieux grigou qui se trouve être marié à une jeune et ravissante créature répondant au doux prénom de Germaine... Ben voyons! me direz-vous. Et comme de bien entendu Blaise devient l'amant de Germaine et tous deux se débarrassent du mari gênant! Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mes amis! Car tout l'art de Dard, voyez-vous, consiste justement à éviter comme la peste les habituels clichés du roman noir, ce qu'il fait à nouveau ici avec un brio exceptionnel en nous concoctant, à partir d'une intrigue en apparence bateau, une histoire totalement surprenante et de surcroît humainement riche et psychologiquement complexe.
Ah, que les polars d'aujourd'hui pâlissent en comparaison de ce pur bijou de style et d'imagination! Ici, chaque phrase est un bonheur. Pas besoin de rebondissements plus ou moins téléphonés pour retenir l'intérêt du lecteur. On glisse de page en page sans même s'en rendre compte, tant l'écriture est somptueusement fluide et l'enchaînement des péripéties subtilement agencé! Il se trouve encore des gens, hélas, pour qualifier Dard de romancier de gare ou d'écrivain facile au prétexte qu'il publiait beaucoup et avait du succès... Billevesées que tout cela! Certains auteurs ont le génie abondant et la plume fertile, voilà tout, et Frédo était de ceux-là! Moi, mon seul regret, c'est qu'il n'ait pas écrit encore plus de livres...