Cela fait plus de quatre décennies que je côtoie le monde du silence, sans jamais avoir pu percer son mystère. Mon frère est sourd et durant toute mon enfance, il y a eut une communication à la fois étrange et naturelle, basée sur un mixte entre reconnaissance labiale et langue des signes inventée. C'était l'époque (fin années soixante) où les sourds devaient se confondre dans la masse, comme si le handicap n'existait pas. En effet, à la différence des aveugles, des trisomiques, des hémiplégiques, la surdité ne se voit pas. Elle ne devait donc pas exister. Dans les années 80, la LSF est venue battre en brèche ce dogme, apportant aux sourds une qualité relationnelle qu'ils ne connaissaient pas. Ils se sont mis à communiquer entre eux, à se découvrir, quitte à ce que la communication soit rompue avec ceux qui ne pouvaient suivre la LSF. Ce qui se passa pour moi qui ne pouvait suivre l'enseignement de cette langue étrangère. Le développement des moyens de communication tel que les téléphones 3G et les webcams, a renforcé le mouvement et a donné beaucoup d'ampleur à la LSF. Le monde du silence est mondial. Pour les sourds, cette rupture de l'isolement est fondamentale.
Etre étranger dans son propre pays, voilà ce que vivent les sourds et dans le remarquable film de Nicolas Philibert, jamais scène n'a été autant plus réaliste que celle où l'on voit ce jeune couple marié visiter un appartement pour le louer et essayer d'entamer un dialogue avec l'agent immobilier, lequel ne fait absolument aucun effort pour prendre l'initiative de la compréhension, que ce soit par des gestes ou par l'écrit. Face à l'univers gestuel, la charge du handicap est inversée.
Ce film, outre le fait de faire un constat, dédramatise aussi le handicap de la surdité. Le problème entre les sourds et les entendants, vient de la communication. La LSF n'est ni plus ni moins facile à apprendre qu'une autre langue mais il faut s'y mettre et surtout pratiquer, ce qui n'est pas évident. C'est en tout cas fascinant à apprendre pour les enfants.