N'y allons pas par quatre chemins, "Le petit bleu de la Côte Ouest" est tout bonnement l'un des meilleurs romans noirs jamais écrits. Est-ce à dire qu'il sera forcément du goût de tout le monde? Non, bien sûr... En fait, tout dépend de ce que vous attendez de la Littérature en général et du polar en particulier. Si vous espérez, en ouvrant ce livre, y trouver une intrigue traditionnelle, des personnages convenus et surtout une écriture banalement efficace, une grosse déception vous attend... Si en revanche vous aimez les récits originaux, les personnages rétifs à tout cliché, la prose en liberté, nerveuse, pétillante, caustique, constamment inventive, alors vous serez aux anges... Moi, en tout cas, de tous les romans de Manchette, c'est celui que je préfère... Je m'y replonge souvent, par pure gourmandise, pour en savourer ne serait-ce qu'une ou deux pages, et je reste à chaque fois sidérée par sa jeunesse, sa modernité, sa perfection formelle...
L'histoire? Georges Gerfaut, jeune cadre dynamique, marié, deux enfants, mène à Paris une vie confortable et monotone. Or voilà qu'un beau jour, après qu'il ait joué les bons Samaritains en secourant au bord d'une route un blessé par balles, deux inconnus essaient de l'assassiner à son tour... Pour leur échapper, Gerfaut choisit alors la fuite et plaque tout pour aller se mettre au vert dans un chalet de haute montagne... Drôle d'intrigue pour un polar, me direz-vous... Mais c'est qu'un polar de Manchette, avant d'être un polar, est d'abord du Manchette... Certes, il y a des morts violentes et des scènes d'action dans ce livre, mais son véritable enjeu est ailleurs... Ce qui importe vraiment, ce sont moins les péripéties sanglantes de son récit que le personnage même de Gerfaut et ce qu'il incarne, à savoir l'aliénation de l'individu dans la société marchande contemporaine... Une aliénation que Manchette trouve l'élégance d'exprimer par une métaphore magistrale qui ouvre et clôt le roman, celle de Gerfaut tournant en rond sur le périph parisien comme il tourne en rond dans sa propre vie...
J'ai souvent lu ici ou là que
La Position du tireur couché était l'ouvrage le plus noir, le plus désespéré, le plus nihiliste de Manchette, mais à bien y regarder celui-ci est tout aussi sombre et empreint d'un fatalisme au moins égal. Comme Martin Terrier, Gerfaut ne peut échapper à son destin, à son espace-temps. Son aventure vécue, il rentre docilement au bercail. Sa seule consolation: écouter du Gerry Mulligan en dégustant du bourbon "Four Roses"... Comment se fait-il, alors, que ce livre si profondément désenchanté, qui laisse si peu de place à l'espoir, j'en ressorte à chaque fois comme revigorée? Eh bien, la raison en est fort simple: ce polar est un miracle d'écriture! Je dirai même que sur le plan purement stylistique c'est sans doute, avec
L'affaire N'Gustro, le roman le plus éblouissant, le plus virtuose et le plus abouti de Manchette. Nul béhaviorisme ici... Seuls impératifs esthétiques: échapper à tous les lieux communs et faire jazzer les mots jusqu'à l'ivresse! C'est ça, finalement, la grande force de Manchette: si noir que soit le regard qu'il porte sur le monde, son écriture, elle, témoigne par chacune de ses phrases d'une foi réconfortante dans la Littérature...