Éric Zemmour sait. Il sait tout ce qu'on ce que va lui reprocher, les réactions épidermiques qu'il va provoquer. Il commence donc par prévenir les arguments faciles de ses détracteurs potentiels: il existe bien DES hommes et DES femmes, il y a du féminin en l'homme comme il y a du masculin en la femme, etc. Il n'est pas question de remettre en doute ces vérités basiques. Quant à la féminisation de l'homme moderne (qui constitue le point de départ de ce manifeste), qui aujourd'hui pourrait la nier? Tout le débat consiste à déterminer si elle est souhaitable ou non.
Zemmour, lui, a (depuis longtemps) choisi son camp. A tous les niveaux -intime, social, politique, culturel -, la féminisation de l'homme est une catastrophe qui,à brève échéance, va précipiter celui-ci dans "la soumission, l'humiliation [et] le malheur".
L'argumentaire de Zemmour est habilement construit. Il commence par relever les évolutions les plus superficielles entraînées par cette mutation, c'est-à-dire le physique (l'homme moderne s'épile, se passe des crèmes, porte des bijoux, etc.) et le déplacement des valeurs (des valeurs masculines comme la domination, la pugnacité, la lutte cèdent la place aux valeurs féminines comme le consensus, le dialogue, l'écoute). Dans cette première partie, Zemmour n'est jamais très loin de se caricaturer lui-même, bien qu'on ne puisse lui donner entièrement tort -par exemple quand il affirme que l'homme "est en train de devenir une femme comme les autres". Il parle -à juste titre, à mon avis, qui est aussi celui d'éminents sociologues/ethnologues soit dit en passant- de cette tendance comme d'une "rupture historique".
Il enchaîne ensuite avec une théorie assez intéressante sur le mannequinat (si les modèles sont maigres, dépourvues de toute sensualité et de toute rondeur -en un mot: androgynes- c'est parce que les grands couturiers qui les habillent sont pour la plupart des homosexuels qui fantasment sur des corps de garçons). Comme on le voit, une théorie nourrie de concepts freudiens. D'ailleurs, il est amusant de constater que bien que se gardant de la prétention d'avoir quelque autorité dans le domaine, Zemmour fait fréquemment référence à Freud, Lacan et autres psychanalystes de renom pour analyser la tendance qu'il décrit. Ce qui ne l'empêche pas de citer dans le même temps des personnalités comme Laure Manaudou, Éric Cantona ou Karl Lagerfeld.
Après avoir longuement critiqué le phénomène des "papa-pampers", le polémiste s'attaque -de manière assez...frontale -aux conséquences sur la sexualité qu'il implique. Dans cette partie, le discours de Zemmour s'apparente presque mot à mot à celui d'un Houellebecq. Certaines considérations sur le porno et la prostitution sont assez bien vues.
Enfin, la dernière partie aborde le domaine de la politique -pas moins "féminisée" que les autres secteurs - où Zemmour oppose Hollande et Sarkozy, sans oublier d'expliquer en quoi Ségolène Royale est représentative de la femme moderne. Il parle aussi d'Islam et de catholicisme, de Juifs et d'immigrés -toujours en identifiant valeurs féminines et masculines et en analysant les "modes" selon lesquels elles se confrontent.
Il est difficile d'avoir un avis tranché sur ce livre, parce que Zemmour est suffisamment intelligent pour ne jamais sombrer dans la caricature outrancière. Il y a un certain nombre de constats irréfutables et d'analyses finement argumentées, même si le parti pris global reste très criticable. Tout dépend des valeurs et des choix de société que l'on privilégie. Ce petit livre apporte en tout cas un angle pertinent sur le sujet, et son écriture, limpide, tranchante, souvent provocatrice, a le mérite de faire réagir.