On le sait, notamment depuis les pénétrantes remarques de Louis Althusser, Machiavel n'a pas eu de disciples, mais des lecteurs. On sait aussi que ce Florentin, si étrangement dédaigneux de l'économie, a complètement raté sa carrière politique. On sait sur lui, ou on croit savoir, tant de choses, que l'essentiel risque de nous rester dissimulé si nous n'y prenons garde. Et l'essentiel, c'est que Machiavel s'efforce, aec une énergie et une rigueur confondantes, d'établir dans le domaine si fluctuant de la politique et de l'histoire, quelque chose comme un point d'appui absolu. Oui, le commencement radical en philosophie, bien avant Descartes, Machiavel le met en pratique: imputer la méchanceté à tous les hommes; ce n'est pas de la misanthropie, c'est de la prudence, refuser de se payer de mots. C'est aussi ouvrir un espace théorique: celui de l'arithmétisation du pouvoir (contre ses conceptions qualitatives, qu'elles soient mythologiques ou autres). . Machiavel isole une sorte de noyau dur de la politique et y définit quelques lois simples, toutes en rapport avec le souci de durer, dans un domaine où l'ingratitude est de règle. Ce faisant, il détermine l'unique constante de la politique. La réorganisation de tout le système des valeurs morales autour de la "virtu" est elle aussi impressionante, et consistue un point d'inflexion irréversible qui signale le divorce entre la politique et la morale. Tel est Machiavel: décapant, irritant, irrécupérable. Comme l'a dit Croce, "la question de Machiavel ne sera jamais réglée".