Extrait
C'est un homme souriant que j'ai en face de moi. Son grand front, ses pommettes saillantes et ses yeux presque bridés en font un cavalier mongol prêt à déferler sur la steppe. En dépit des années, il a gardé ses cheveux noirs et ondulés. Son complet bleu marine à pans croisés et larges revers le protège et l'isole du monde comme une yourte. C'est un guerrier immobile qui s'apprête au triomphe. Le vol des oiseaux, une rafale du vent, ou bien je ne sais quoi sur le boulevard Saint-Germain, lui ont fait part de leurs augures. De toute évidence, cette journée sera la sienne. Je le vois fouiller dans ses papiers à la recherche d'un chèque, d'une lettre, bref d'un nouveau signe venant confirmer l'oracle matinal. Je le regarde avec une bienveillance teintée d'inquiétude et, comme d'habitude, je m'égare dans son silence car cet homme-là est mon père.
Le bureau n'a pas changé depuis que j'y venais enfant. Il y flotte toujours comme un parfum d'avant-guerre, une simplicité Spartiate. Dehors, dans les couloirs, dans les recoins qui font office de salons, les auteurs peuvent s'affaler sur des fauteuils en cuir aux lignes arrondies, mais une fois passé la porte du directeur commercial, on ne cause plus légèrement avachi, on expédie les affaires courantes, on transite. Quatre panneaux de bois dissimulent l'entortillement de ses jambes. Une trappe située dans le mur abrite un téléphone en bakélite noire, seul témoignage de modernité. Il lui suffit alors de tendre le bras vers l'orifice pour se saisir du combiné. L'homme est à contre-jour, encore une ruse de chaman. Il a eu l'habileté de placer son fauteuil dos à la fenêtre, si bien que son visage reste inaccessible, tâche obscure aux contours incertains. Impossible d'en déduire quoi que ce soit. Seule sa silhouette longiligne se découpe en ombre chinoise sur la clarté aveuglante du dehors, car les nuages viennent de s'ouvrir au-dessus de la rue Sébastien-Bottin. Les mots sortent soudain de sa bouche sans que l'on puisse voir le mouvement de ses lèvres, forme extrême de ventriloquie. Les chaises volontairement inconfortables se chargent d'écourter les entrevues, d'éloigner les importuns. En tout point, la mise en scène est parfaite. Le regarder en face reviendrait à défier le soleil, à contempler la divinité dans son opacité totale. Le plateau du bureau est littéralement noyé sous la paperasse - contrats, correspondance, un tampon buvard avec lequel j'aimais jouer et dont la forme continue de me fasciner aujourd'hui. J'ai grandi.
Revue de presse
Lui-même petit-fils d'un fondateur de la NRF, Mikaël Hirsch offre avec Le réprouvé un saisissant tableau du milieu littéraire des années 1950, en ce temps où la place de Furstemberg était encore le "nombril du monde". Saupoudré de références délicieusement désuètes, ce voyage dans l'Histoire et le souvenir se teinte au fil des pages d'une grâce inattendue. Car au-delà du chromo d'époque, Hirsch réussit surtout un beau roman d'apprentissage, mêlant avec finesse entrée dans la vie d'homme, éveil à la littérature et découverte de la judéité. Faites passer. (Julien Bisson - Lire, novembre 2010 )