Ce film était très frais, agréable à regarder de bout en bout, avec des personnalités attachantes (le fleuriste un peu fou qui sautille dès qu'il réussit à atteindre quelqu'un au fusil, l'indien peu loquace qui revient régulièrement mais dont on ne sait qui il est, le shérif ivrogne qui boit son verre en remontant son écharpe blanche, la voyante un peu volage, etc.) en confrontation avec des méchants très méchants. Gemma est plutôt convaincant même si la teinture blonde au début du film est fort laide (on est soulagé qu'il se teigne en brun, vraiment, le film aurait été insoutenable avec cette coloration tout du long), son tic récurrent est un peu lassant à force, mais n'entache en rien la qualité du jeu de ce très bon acteur de western spaghetti, qui joue juste et émeut bien vite. La référence à l'Odyssée est flagrante, je me demande si elle est volontaire ou involontaire (les anciens grecs avaient ce don de rassembler la quintessence des comportements humains de notre merveilleuse civilisation dans leurs oeuvres, qu'il s'agisse d'Hésiode, d'Homère ou des tragiques grecs). Tel Ulysse revenant au pays déguisé en mendiant, Ringo retourne au village avec l'apparence d'un peón afin de découvrir ce qui s'est déroulé pendant son absence et d'entendre ce que l'on dit de lui. Tout comme Ulysse trouve refuge chez le fidèle Eumée, c'est vers Myosotis que Ringo se tourne. La femme de Ringo est une véritable Pénélope, digne et fidèle, qui bien qu'elle n'use pas de subterfuge de la tapisserie sans cesse défaite pour faire patienter ses prétendants, fait tout pour retarder son mariage avec l'un des bandits bien que celui ci menace sa fille de mort (bien que plus jeune que le fils d'Ulysse, elle est en perpétuel danger, tout comme le fut Télémaque). Comme Ulysse affrontant le dédain et l'irrespect des nouveaux habitants Ringo doit subir maintes humiliations ; forcé à manger de la viande jetée par terre, blessé à la main, etc.
Pour conclure, une petite citation de l'Odyssée d'Homère ne fera pas de mal, surtout qu'elle correspond bien à Ringo :
Elle parla ainsi, et la vieille femme cacha son visage dans ses mains, et elle versa de chaudes larmes et elle dit ces paroles lamentables :
- Hélas ! je suis sans force pour te venir en aide, ô mon enfant ! Assurément Zeus te hait entre tous les hommes, bien que tu aies un esprit pieux. Aucun homme n'a brûlé plus de cuisses grasses à Zeus qui se réjouit de la foudre, ni d'aussi complètes hécatombes. Tu le suppliais de te laisser parvenir à une pleine vieillesse et de te laisser élever ton fils illustre, et voici qu'il t'a enlevé le jour du retour ! Peut-être aussi que d'autres femmes l'outragent, quand il entre dans les illustres demeures où parviennent les étrangers, comme ces chiennes-ci t'outragent toi-même. Tu fuis leurs injures et leurs paroles honteuses, et tu ne veux point qu'elles te lavent ; et la fille d'Ikarios, la prudente Pènélopéia, m'ordonne de le faire, et j'y consens. C'est pourquoi je laverai tes pieds, pour l'amour de Pènélopéia et de toi, car mon coeur est ému de tes maux. Mais écoute ce que je vais dire : de tous les malheureux étrangers qui sont venus ici, aucun ne ressemble plus que toi à Odysseus. Tu as son corps, sa voix et ses pieds.
Homère,
L'Odyssée, Chant XIX, traduction de Leconte de Lisle