S'il est un homme de Lettres qui m'inspire le plus vif respect, c'est bien Julien Gracq! Non seulement celui-ci porta l'Art d'écrire à des hauteurs que bien peu atteignent, mais de surcroît il refusa toute sa vie les mille petites bassesses et autres compromissions qui sont hélas le lot d'un certain microcosme littéraire parisien. Il n'était pas, lui, de ces plumitifs qui courent les dîners en ville, courtisent les critiques en vue et rêvent mesquinement de décrocher tel ou tel prix plus ou moins prestigieux. Figurer sur les listes des meilleures ventes était le dernier de ses soucis et plaire au plus grand nombre le cadet de ses désirs. Non, Gracq était d'une autre trempe, il appartenait à un petit cercle très fermé, celui des Seigneurs de la Littérature qui trouvent dans la perfection de leur oeuvre et dans l'approbation de la Postérité leurs suprêmes récompenses.
On donnait volontiers de lui l'image d'un ermite austère, au verbe rare et à la silhouette rigide, peu préoccupé des problèmes de son temps auxquels il préférait la poésie de Novalis ou la musique de Wagner. Certes, Gracq était un homme discret, secret, peu enclin aux épanchements médiatiques, aux antipodes d'un Sartre, qu'il appréciait d'ailleurs modérément. Mais n'était-il pour autant qu'un pur esthète dédaigneusement retiré dans sa Tour d'ivoire, incurieux de son époque, uniquement soucieux de ciseler pour quelques "happy few" des romans exigeants à la prose diamantine? Je ne crois pas. Gracq était simplement un artiste d'une rare élégance morale, que révulsaient toutes les formes de médiocrité, et pour qui le seul véritable et authentique rapport entre l'auteur et son lecteur était le texte lui-même.
Personnellement, je dois à ce cher Julien de grands bonheurs de lecture et je n'oublierai jamais, en particulier, le ravissement qui fut le mien lorsque je découvris ce "Rivage des Syrtes" dont le titre évocateur est à lui seul la promesse d'infinies voluptés romanesques. L'intrigue du livre est minimaliste. Un certain Aldo est envoyé par la République d'Orsenna comme observateur dans une forteresse d'où il guette le Farghestan ennemi. Mais l'attente se prolonge, jusqu'à devenir peu à peu l'essence même du récit... Diable! me direz-vous. Curieuse démarche pour un romancier que de raconter une histoire où il ne se passe quasiment rien! Mais n'est-ce pas là, justement, tout le mystérieux génie de ce chef-d'oeuvre?
Flaubert rêvait d'écrire un livre sans sujet, qui n'existerait que par la magie de son écriture. Eh bien, c'est presque ce rêve que réalise ici Gracq. Il ne relate pas des événements, n'imagine pas des péripéties, n'enchaîne pas des situations. Ou si peu! Il plante surtout un décor, comme on peint un paysage, et observe le Temps qui passe, invisible, insaisissable, cheminant lentement mais sûrement vers on ne sait quoi au juste. Autant qu'un roman, "Le Rivage des Syrtes" est un long poème en prose, une rêverie contemplative, une symphonie de mots dont l'onirique majesté rappelle par instants l'ensorcelante musique des
Chants de Maldoror, ce qui n'est guère surprenant quand on sait l'estime que Gracq portait à Lautréamont.
En tout cas, moi, si je me replonge souvent dans ce livre, c'est pour le plaisir d'y retrouver ce style aux sortilèges uniques, ces phrases inouïes qui semblent conjuguer la finesse de la dentelle et la pureté du marbre, des phrases d'une telle splendeur, d'une si merveilleuse préciosité, qu'on a envie de les lire à voix haute pour mieux en savourer l'harmonieuse architecture... Allons, pourquoi ne pas le dire? Peu de romanciers, au vingtième siècle, auront mieux servi la langue et la littérature françaises que Julien Gracq!