Le Toscanini de la neuropsychologie, tel que le surnomment affectueusement ses collè-gues de l'hôpital universitaire d'Iowa city, nous avait proposés dans son précédent « best sel-ler » (1) d'envisager les liens entre pensée, émotion et raisonnement. Il y introduisait les bases d'une hypothèse forte et fort intéressante : celle des marqueurs somatiques dans les processus de prise de décision (2) et les modalités de raisonnement. Cette fois-ci, marqué de sa double culture « europanéo-étasunienne » (d'origine portugaise, il officie aux States), le neurologue se propose de relier corps, émotions et conscience. Autrement dit, pile-poils dans le champ d'intérêt des psychomotriciens. Avant tout clinicien, habitué à la rencontre du sentiment d'une «inquiétante étrangeté» (sic) qui émane des dissociations fonctionnelles après atteinte céré-brale, Antonio Damasio a ce souci très concret de comprendre la nature profonde des rela-tions entre l'individu et son milieu, comment le cerveau « réalise» qu'il y a quelque chose à savoir ? Comment engendre-t-il les structures mentales support de la pensée, de la perception de quelque chose, de nos actions et comportements ? Comment intègre-t-il qui est bien l'agent en train d'acquérir ou d'utiliser une connaissance ? Bref, comment peut-on rendre compte en termes biologiques du sentiment de soi. Les grandes qualités de l'ouvrage sont a) une termino-logie soigneusement expliquée ; b) un développement des idées bien construit surtout sur le terrain miné de la conscience de soi, qui l'amène à ré-équiliber les contributions respectives du langage et du corps à son existence et à sa définition ; c) un talent certain pour la descrip-tion vivante des cas qui l'ont amené, et compte tenu de ses échanges sur le sujet, à proposer une nouvelle perspective de la conscience de soi ancrée sur le réel. Le principal défaut réside dans un texte un peu lourd par moment. Au total, il s'agit d'un brillant essai qui présente l'indéniable avantage de clarifier les idées, de présenter non plus la conscience comme un phénomène abstrait (ou mystico-religieux pour certains), ou comme exigeant l'existence d'un homoncule du type Jack in the box, mais bien comme un processus dynamique d'enregistrement des changements incessants des cartes neuronales ; la conscience de soi ré-sulterait de l'enregistrement des variations d'instant en instant de ces cartes donnant alors lieu à un niveau de traitement plus élaboré, et donc à une conscience étendue.
(1) Damasio, A., R. : L'Erreur de Descartes ou la raison des émotions, Paris : Editions O. Jacob, 1995.
(2) Damasio, A., R.: The somatic marker hypothesis and the possible functions of the prefrontal cortex, Phil. R. Soc. Lond. B., (1996), 351, 1413-1420.