Rêves d'arbres
Un parfum règne dans la forêt. Il ne provient pas d'une fleur ni d'une feuille particulière ; il ne s'agit pas de l'arôme riche du terreau noir et friable ni de l'odeur suave du fruit passé de la simple maturité au moelleux gorgé de sucs. Celui que je me rappelais était un mélange de tout cela, avec une touche de soleil qui en éveillait les essences et une brise imperceptible qui les combinait parfaitement. Elle portait cette odeur sur elle.
Nous étions allongés dans un berceau de verdure. Les hautes frondaisons se balançaient doucement et les rayons du soleil nous effleuraient au gré de leur danse. Les lianes et les plantes grimpantes qui tombaient en festons des branches tendues au-dessus de nos têtes formaient les murs protecteurs de notre pavillon forestier. Un épais coussin de mousse épousait mon dos, et ma tête reposait sur l'oreiller de son bras moelleux. Des sarments volubiles cachaient le nid de nos amours derrière leur feuillage et leurs larges fleurs vert clair ; les pétales pointaient entre les lèvres charnues des calices, lourds de pollen jaune, que butinaient de grands papillons aux ailes d'un orange profond rayé de noir. L'un d'eux quitta une fleur penchée, se posa sur l'épaule de ma maîtresse et se mit à marcher sur sa douce chair tachetée. Il déroula une langue noire pour goûter la transpiration qui bruinait la peau de la femme de la forêt, et je l'enviai.
J'éprouvais un bien-être indescriptible, rassasié par-delà la passion. Je levai une main nonchalante pour barrer la route au papillon ; intrépide, il monta sur mes doigts et je le portai sur la chevelure épaisse et rebelle de ma maîtresse pour l'en décorer. A mon contact, elle ouvrit ses yeux noisette où le brun clair se mêlait au vert et elle sourit. Accoudé sur la mousse, je l'embrassai ; ses seins amples se pressèrent contre ma poitrine, étonnamment moelleux.
«Je regrette, dis-je tout bas en me redressant. Si tu savais combien je regrette d'avoir dû te tuer !»
Je lus de la tristesse mais aussi de l'affection dans son regard. «Je sais.» Il n'y avait nulle trace de rancoeur dans sa voix. «N'aie pas de remords, fils de soldat. Tout s'accomplira comme l'a décidé le destin. Tu appartiens désormais à la magie et, quoi qu'elle exige de toi, tu dois obéir.
- Mais je t'ai tuée. Je t'aimais et je t'ai tuée.»
Elle eut un sourire empreint de douceur. «Ceux de notre espèce ne meurent pas comme les autres.
- Alors, tu es encore vivante ?» Je m'écartai d'elle pour mieux voir la masse de son ventre, et le spectacle contredit ses propos : mon sabre de cavalla y avait ouvert une entaille béante d'où ses viscères s'épanchaient sur la mousse, roses et grisâtres, amoncelés comme d'énormes vers gras. Ils s'étaient arrêtés contre mes jambes nues, chauds et visqueux, et du sang avait maculé mes parties génitales. Je voulus hurler mais ne le pus point ; je m'efforçai de la repousser mais nous étions fondus l'un dans l'autre.
«Jamère !»
Je m'éveillai en sursaut et m'assis dans mon lit, tremblant, haletant, la bouche grande ouverte. Un spectre blême se tenait à côté de moi ; je lançai un glapissement de terreur, aussitôt réprimé, avant de reconnaître Trist. «Tu gémissais dans ton sommeil», me dit-il. D'un geste compulsif, je me frottai les cuisses puis levai les mains devant mes yeux. Dans la faible clarté de la lune qui tombait de la fenêtre, je n'y vis pas trace de sang.
«Tu as eu un mauvais rêve, ne t'inquiète pas, reprit Trist.
- Pardon, marmonnai-je, honteux ; excuse-moi si j'ai fait du bruit.
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
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La peste ocellionne a décimé l'Ecole de la cavalla. Des centaines d'élèves et d'officiers ont perdu la vie, et ceux qui ont survécu ont dû renoncer à leur carrière militaire. Chez eux, seules la dépendance et la déception les attendent... Tandis que l'infirmerie se vide, Jamère s'apprête lui aussi à rejoindre les siens pour assister au mariage de son frère aîné. Loin d'être brisé comme ses infortunés compagnons, il arbore un généreux embonpoint. A la vérité, il ne cesse de grossir malgré les exercices et les privations qu'il s'impose quotidiennement. La nuit, la femme-arbre hante ses rêves, des rêves dans lesquels sa propre nature ocellionne trahit tout ce qui lui est cher. La peste aurait-elle affecté plus que son corps ?