A travers cet ouvrage, le Docteur Cohen réussit quelque chose d'assez spectaculaire : il parvint à faire ressortir la quintessence talmudique même, et ce de manière travaillé et linéaire, en puisant dans le puits sans fond de la Loi orale pour en faire un condensé de quelques 450 pages, permettant ainsi de se familiariser avec les dialogues d'illustres rabbins concernant tous les aspects de la vie juive, naturellement spirituelle et par extension l'étude de la Torah et de la morale qui en découle, mais aussi sociale, familiale, et communautaire.
Naturellement, il serait un peu anachronique de notre part de prendre chaque parole au pied de la lettre, tant certaines idées se marièrent pleinement avec leurs temps et leur environnement, évidement aujourd'hui révolu et toujours loin de faire l'unanimité. Mais ce qui est intéressant de noter à travers l'approche talmudique du monde juif, est cette perpétuelle quête de dialogue et de remise en question, cette faculté à aller de l'avant par le questionnement, celui-ci étant souvent périlleux mais paradoxalement dès plus vital. D'ailleurs, lors de l'exil, n'était-ce pas là un moyen de bâtir une Foi vivifiée à l'extrême, un socle commun et idéalisé d'une diaspora dont tous les chemins menaient surtout pas vers Rome mais vers l'étude d'une Torah unificatrice, brandit fièrement contre un culte païen omniprésent ?
La Torah est un texte sacré, inspiré par D.ieu et écrit par l'homme. Une sorte de flèche allant du haut vers le bas. Le Talmud semble être l'inverse, une flèche partant d'en bas pour désespérément toucher le haut. A travers chaque traité, chaque dialogue, c'est la relation de D.ieu et des hommes qui est sans cesse discutée. Le reste ne fait que découler de cette première idée.
Vivant et sans concession, le dialogue est avant tout humain, et le Talmud, d'une page à l'autre, peut se contredire, annuler ce qui a été dit deux lignes avant, tout en étant traversé par le même fil conducteur, c'est à dire la confrontation permanente d'idées, de théories, de supputations ou d'affirmations ou les plus faibles et les moins argumentées, toraniquement parlant, semblaient être condamnées à périr assez vite. Les discussions au sujet des femmes sont à ce titre assez révélateur : certain traité du Talmud énonce que « Quatre caractères sont imputés aux femmes : elles sont gourmandes, elles écoutent aux portes, elles sont paresseuses et jalouses. En outre elles sont loquaces et querelleuses » ou bien que sur « Dix mesures de paroles (qui) sont descendues en ce monde ; les femmes en prirent neuf et les hommes unes » (Kid. 49 b). Cependant, un autre traité contredit celui-ci en parlant d'elles en des termes particulièrement poétiques : « Quand la première femme (après un divorce) d'un homme meurt avant lui, c'est comme s'il avait vu de ses yeux la destruction du temple. Quand la première femme d'un homme meurt avant lui, le monde devient tout noir devant ses yeux. » (Sanh. 22 a). C'est à la fois simple et beau, un peu enfantin aussi, mais cependant assez révélateur d'une certaine poésie talmudique bien présente.
Pour finir, comme je le disais plus haut, il ne faut pas perdre de vue la vision chronologique du Talmud. Il est de son temps, mais certain principe, certaine réponse, certain modèle de fonctionnement de pensée, certain questionnement peuvent toujours nous parler en ce début de XXIe siècle, parvenant même à nous apporter de solides réponses à certains flous spirituels que nous pouvons ressentir certain jour. A ce titre là, le Talmud est une mine d'or.
L'esclavage est la société de caste ne nous font pas détester la Grèce antique. La barbarie civilisationnelle de la Renaissance et sa tendance à plagier l'antique ne peut, non plus, parvenir à nous dégoûter de cette période assez extraordinaire.
De même que le Talmud, malgré ses passages misogynes ou quelques fois un peu douteux, ses points de vues typique de l'époque à laquelle certain traité ont été rédigé, ne peuvent et ne doivent occulter cette vision assez fine d'un judaïsme sans cesse réinventer par l'arme maîtresse du peuple juif, c'est à dire dans cette inlassable faculté de remise en question par le dialogue, pour le dialogue, et surtout dans l'attente messianique de son « rendez-vous » avec, comme le nommait Einstein avec toute la tendresse scientifique qui s'imposait, le « Vieux ».