Dès les premières images (gros plan sur le visage de José Van Dam) on sait qu'on n'aura pas affaire à un tripatouillage moderne d'une version "euro-trash" privilégiant la gesticulation au détriment du drame.
Karajan, maître d'oeuvre, impose avec son staff un romantisme tragique avec décors colorés mais sans relief, réhaussés de costumes superbes qui ne font que souligner la beauté physique des 5 protagonistes.
Il n'est que de voir la fascination de Placido Domingo, intervenant pour empêcher Leonora d'entrer au couvent, alors que celle-ci lui ouvre les bras dans un élan totalement extatique.
Raina Kabaiwanska, chanteuse d'origine bulgare, possédait à l'époque une voix au timbre prenant et à la technique parfaite. Son grand air, devant les tours de la prison, lui donne l'occasion de déployer toutes les colorations obtenues sur le souffle dans la plus pure tradition des héroïnes du bel canto, tout en maintenant l'émotion à son maximum.
La voix et le physique virils de Piero Cappucilli restituent au Conte di Luna une authenticité à sa passion contrariée pour Leonora, et à son désir de vengeance vis-à-vis de Manrico.
Fiorenza Cossotto, quant à elle, compose une Azucena hallucinée, animant son incarnation grâce aux sonorités de sa voix aux graves rauques et aux aigus puissants. Dans la scène de la prison, elle exprime toute la douleur d'une femme perdue, laminée par son obsession d'un bûcher fatal et d'une malédiction qui la hante depuis qu'elle a vu brûler sa propre mère.
Le beau visage et la belle voix de Van Dam s'allient parfaitement au choeur des soldats dont on remarquera les casques aux pointes acérées.
On sait que Domingo sauva le spectacle en remplaçant un Bonisolli défaillant. Ce magnifique ténor, dont on connaît désormais l'admirable longévité, apporte à Manrico toute l'ardeur et la chaleur d'un timbre unique au pur service de la musique. Son "Ah si ben mio" allie sentiment et humanité dans un élan vocal au rendu parfait.
Que dire de Karajan, chef d'orchestre au col roulé blanc? Il reste unique par son charisme, sa façon intelligente d'avoir su associer "jet-set" et professionnalisme. Son aura continue de planer sur la musique symphonique et opératique, et il fut l'un des premiers à se servir de la télévision comme support de ses propres réalisations. Ici, à Vienne, en 1978, il est le roi.