C'est toujours difficile. L'immigré ne peut pas dire à celui qui veut émigrer que l'émigration n'est pas que facilité, car sinon, la réplique immédiate sera: alors? Si ce n'est pas si bien, pourquoi tu y restes? Comment expliquer alors que la vie en France (ou en Europe en général) n'est pas facile, que les étrangers ont du mal, sont exploités, qu'ils peinent à avoir des papiers, que dès l'arrivée en France, ils n'ont pas encore traverser la frontière, que l'officier des douanes lancent des Ça me saoule que vous veniez chercher votre fortune ici. Vous n'avez qu'à rester sous les cocotiers chez vous. Ou quand un groupe d'Africains parle une langue qui est inconnue du bataillon, on lance Vous comprenez ce qu'ils ditent? Non, mais vous parlez comment là-bas? Avec les pieds?, faut-il préciser que l'Afrique n'est pas UN pays, mais un continent avec 53 et presque le millier de langues bantoues?
Et puis, cette tradition implicite. Quand l'émigré revient au pays, peut importe s'il y souffre, s'il y est au chômage, s'il est "technicien de surface" ou veilleur de nuit. Quand il revient, il se doit d'apporter des cadeaux pour toute la famille qui n'est pas restreinte. Même les membres de la famille éloignée par on ne sait quelle branche de l'arbre généalogique. Car sur Niordior, tout le monde est cousin de tout le monde. Depuis des générations, ce sont les mêmes mariages, les mêmes noms qui circulent. Alors forcément, la famille ne cesse jamais.
Si on revient les mains dans les poches, on subit les quolibets et scandale de ses voisins, on jette la honte sur la maison de ses parents et de sa famille la plus proche. Maintenant que tu vis en Europe, tu oublies tes obligations. Tu n'envoies pas de sous à la famille. N'oublie pas pourquoi on t'a envoyé. Tu dois nous aider. C'est ton devoir. Mais non. En Occident, tu es devenu individualiste. Tu ne penses qu'à toi. Tu ne portes même plus les habits traditionnels, tu veux être comme eux.
Alors en revenant, les aides soignants sont médecins, les remplaçants sont professeurs, les techniciens de surface sont hôte d'accueil.
Le seul lien qu'a Salie avec Madické, c'est le téléphone et le foot. C'est le seul sujet de conversation. Quand Madické ne peut pas assister aux matchs, il appelle sa soeur du télécentre, pour qu'elle le rappelle saignant pour France Telecom et qu'elle lui raconte les détails.
Parce que même si elle trouve que son frère est égocentrique, il n'y a que le foot, elle regardera tous les matchs pour lui. Même sans argent, elle achètera tout l'équipement de foot qu'il demandera. C'est sa manière de veiller sur lui.
Fatou Diome est à ajouter à ma liste d'auteurs à relire.
Son écriture est si poétique, si imagée! Elle a un humour noir relatant la détresse des immigrants en France, cette différence d'attitude lorsque l'Africain est brillant dans son domaine, on lui fait la fête, lorsque c'est un immigrant lambda, à qui le tour.
Mais comment expliquer aux autres ce dilemme qui est en nous, plupart des étrangers, qui ne sauraient rester à l'étranger très longtemps mais que rentrer au pays leur est devenu insuffisant?
Comment expliquer à ceux qui veulent absolument partir, qu'il n'y a rien de mieux que "chez nous", mais que d'un autre côté, chez nous ce sera toujours là où on posera nos oreillers? Que nous ne sommes pas nous sans l'Afrique et sans l'Europe? Que nous avons besoin de marcher dans les pas des deux?
Chez moi? Chez l'Autre? Être hybride, l'Afrique et l'Europe se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient. Je suis l'enfant présenté au sabre du roi Salomon pour le juste partage. Exilée en permanence, je passe mes nuits à souder les rails qui mènent à l'identité.
(...)
Je cherche mon territoire sur une page blanche; un carnet, ça tient dans un sac de voyage. Alors, partout où je pose mes valises, je suis chez moi.
D'un côté, je n'ai pas de légitimité à parler du même genre d'immigration. Car je suis étudiante et que je ne travaille pas pour vivre, que je souffre pas des mêmes galères. Nos points communs seraient le départ et l'administration, et encore... Quand je rentre en Angola, on n'attend pas de moi que j'apporte quoique ce soit. Déjà que le sens des finances se fait à l'opposé, c'est de l'Angola qui vient mon argent de poche, et ce n'est pas de la France qu'on envoie en Angola.
Mais.. Il y a tellement de choses à dire, à écrire...
Je ne ferai que conseiller ce livre, il vaut le coup d'être lu et Fatou Diome vaut le coup d'être connue. Bientôt, son livre sera disponible en anglais, et ça, c'est top!