Au départ, il y a un roman, formidable comme toutes les oeuvres de William Trevor (que j'ai pu lire en tout cas) :
Felicia's Journey /
Le Voyage de Felicia. Orchestrant la rencontre d'une jeune Irlandaise en quête de son amoureux parti en Angleterre, dans les Midlands, et d'un homme d'âge moyen, ventripotent et débonnaire, ce thriller psychologique (si l'on veut l'appeler comme cela) fait preuve d'une grande acuité dans la distribution des points de vue de Felicia et de M. Hilditch, et évidemment dans l'étude de l'évolution de leur relation.
Atom Egoyan, alors passé maître dans les constructions complexes, voire alambiquées - voir mon commentaire sur
L'essentiel d'Atom Egoyan (Coffret 8 DVD) - explique ainsi sa découverte et son adaptation du roman de Trevor : "Le processus de l'adaptation donne la possibilité d'avoir accès à un univers qui se trouve en dehors de votre expérience. Je le considère comme un don qui m'est fait et qui me permet d'étendre mon registre. Je l'ai ressenti comme quelque chose d'irrésistible. Avec le roman de William Trevor, j'ai de nouveau découvert un monde et désiré en tirer avantage. Ce qui me fascinait en particulier, c'était ce personnage qui niait son passé, qui n'avait pratiquement aucun sens d'une mémoire organique. Il y avait un défi à relever qui était de transposer à l'écran ce que Trevor avait accompli par l'écriture : permettre au lecteur de 'flotter' à un certain stade sans qu'il sache exactement ce qui s'est passé. (...) Je ne pouvais pas rendre ce sentiment par une adaptation cinématographique littérale, et j'ai eu l'idée de ce programme télévisé sur les leçons de cuisine. Nous ne comprenons pas les détails de ses rapports avec sa mère (...) mais ce rapport indirect qu'il entretient avec elle reflète aussi sa manière d'envisager sa relation avec les autres et son besoin psychopathique de maintenir cette relation. C'est un personnage que j'aurais pu créer moi-même. Mais il me fallait aussi respecter celui de Felicia, recréer son monde à elle, donner vie à un être authentiquement innocent que je n'aurais jamais pu concevoir par moi-même. Je voulais rendre justice à cette jeune fille qui vient d'un village, et dont le parcours et les origines sont très loin de ma propre expérience et dramatiquement hors de la sphère de mes préoccupations" (Positif n°467, janvier 2000).
Comme je pense que pour tous les films d'Egoyan, il est primordial de laisser la construction et les divers effets (de montage image et son) opérer sur le spectateur et le sens se dessiner au fur et à mesure, je ne souhaite pas révéler trop du récit et me bornerai à faire quelques remarques d'ordre général. Le film est bien - comme noté plus haut, même si je vous déconseille de lire cette description parce qu'elle en révèle trop - par sa structure comme par ses références un conte doublé d'une étude psychopathologique. Comme le note Egoyan, le personnage qui est de toute évidence proche de ses préoccupations et obsessions, c'est Hilditch. De fait, dans le film d'Egoyan, Felicia reste un personnage archétypal, même si son 'voyage' la même bien quelque part et si l'actrice arrive à moduler son jeu suffisamment pour ne pas être cantonnée à une simple incarnation de l'innocence bafouée. De même, les scènes en Irlande vont trop dans un seul sens pour créer une véritable complexité. En revanche, le personnage de Hilditch s'étoffe quant à lui tout le temps, et bien à la manière des autres personnages d'Egoyan, il ritualise sa vie jusque dans ses moindres aspects. L'idée formidable relatée par Egoyan dans l'entretien cité, celle des leçons de cuisine de la mère qu'il se repasse en boucle en préparant les repas qu'elle confectionnait pour les téléspectateurs, pourra bien sembler à certains dessiner un peu trop simplement les pistes de lecture psychanalytique, il n'en reste pas moins qu'Egoyan a trouvé là un équivalent de ce que permettait la prose de Trevor - ainsi qu'avec ses autres utilisations de la vidéo, grand classique chez lui pour construire la relation de ses personnages à leur vie et à leurs sentiments. La façon dont les musiques se répondent - chansons désuettes pour lui, musique irlandaise pour elle, compositions plus discordantes de Mychael Danna à mesure que le film avance, etc - contribue elle aussi à complexifier la tapisserie, tout en permettant d'unifier thèmes et motifs.
Bourré à craquer de références - à Hitchcock au premier chef, il est vrai - le propre du film d'Egoyan est qu'il recherche comme toujours l'expressivité ET l'élégance - le filmage a rarement été chez lui aussi fluide - la distance (par la structure, le décalage, l'ironie, voire le jeu avec les références pour les rendre évidentes à deux ou trois endroits) ET la proximité avec les personnages. Pour ce faire, il fallait choisir les bons acteurs. Je trouve quant à moi que le choix est excellent. Bob Hoskins a rarement été aussi bon - ces dernières années, en tout cas, il n'y a que dans
Madame Henderson présente de Stephen Frears, dans un tout autre registre, qu'il a livré une prestation aussi satisfaisante. Elaine Cassidy tient fort bien sa partie, même si cela est donc assez difficile. Quant à l'égérie d'Egoyan, son épouse Arsinée Khanjian, elle s'en donne à coeur-joie et fait nos délices en 'chef' parlant anglais avec un accent franchouillard.
EDITION DVD
Au titre des suppléments, rien de probant à se mettre sous la dent. VF et VOSTF. L'image est d'une définition très moyenne. Rien de totalement scandaleux, mais il faut bien avouer que l'on ne retrouve que très faiblement la beauté de la photo du chef-opérateur Paul Sarossy. A quand des éditions blu-ray des films d'Egoyan à la hauteur, à plus forte raison car aucune des éditions dvd de ses films ne sont de qualité? Il est plus que temps.
Les 4 étoiles attribuées correspondent à : 4,5 pour le film, 3 pour l'édition (grand maximum).
LECTURES
Sur Egoyan, on conseille aux anglophones la lecture des ouvrages suivants :
Atom Egoyan de Jonathan Romney, qui fait bien le tour de son oeuvre, et
Atom Egoyan: Interviews, qui prouve parfaitement qu'Egoyan est un très intéressant analyste de son propre travail.