Rossini, "Il Viaggio a Reims" (1825), Gergiev - Maratrat, Châtelet, 2005, 1 DVD OpusArte.
Les mises en scène de Chéreau, Carsen, ou McVicar, que l'on soit d'accord ou non avec leurs options, nous apportent la preuve qu'une réflexion a présidé à leur conception. Une vison parfaitement appréhendable se dégage du spectacle.
Pour celle-ci, co-produite par le Mariinsky et le Châtelet, rien de tel. L'impression d'un travail au coup par coup, personnage par personnage, scène par scène, sans conception d'ensemble. Alain Maratrat, musicien, acteur, réalisateur de telévision et de cinéma, couronné en Russie pour cette mise en scène, ne nous offre, avec talent, certes, et brio parfois, qu'une mise en images. Le spectacle, comme tant d'autres, notamment l'Orlando Paladino de Lowery, s'apparente à une revue, revue d'opéra comme il y eut des revues de musci-hall, suite de scènes faciles ou séduisantes, spectaculaires ou comiques qu'un lien très ténu relie tant bien que mal entre elles, mais pas à une mise en scène.
Pour un sujet aussi fortement inscrit dans le temps et l'histoire : un groupe de nobles voyageurs attendant dans une auberge, en 1825, qu'arrivent les chevaux et la voiture de poste qui les conduira au sacre de Charles X, nous avons droit à d'hétéroclites personnages des années 5O, assez caricaturaux, réunis comme à la poupe d'un navire, qui descentent dans la salle, et interpellent les spectateurs. La propriétaire de l'auberge joue à la star de cinéma; le médecin sort d'une boite de premiers soins, l'une est en pyjama, l'autre en joueur de golfe, tandis que Corinne apparait en méringue luminescente, ou abat-jour de taffetas bouillonnant, que sais-je ? Indescriptible ! Tout cela n'est pas déplaisant mais souvent facile et accentuant l'aspect patchwork d'un livret déjà assez mince, plus prétexte à confronter des tempéraments "nationaux" : l'Allemand mélomane, le Russe passionné, l'Anglais timide, l'Espagnol belliqueux, la Française fashionable...comme on disait en 1825, que véritable livret.
Alors, déçu ? Pas totalement, car il y a la musique de Rossini, irrésistible, que Gergiev dirige avec autant de délicatesse que de vigueur, et il y a l'enthousiasme, la bonne humeur, la volonté de bien faire de tous les protagonistes qui forcent la sympathie. Tous ces chanteurs en devenir sont déjà plus que prometteurs, avec des mentions particulières pour Anastasia Belyaeva (Mme Cortese), Daniil Shtoda (Libenskof) et la Corinne d'Irma Guigolachvili, mais il leur manque l'"italianità" si indispensable pour Rossini.
Un spectacle qui laisse assis entre deux chaises, séduit et déçu tour à tour, et qu'on regardera différemment suivant sa disponibilité.
A noter à propos de ce dernier opéra en italien de Rossini, et qu'on avait cru disparu pendant 150 ans, que le compositeur se sert dans le dernier ensemble de ce qui a été, à partir du retour de Louis XVIII jusqu'à la révolution de 1830, comme l'hymne national royaliste :
Vive nos princes,
Vive, vive Louis !
Dans nos provinces,
Aussi bien qu'à Paris,
On chérit nos princes,
Et le bon roi Louis !
Médiocre poésie mais qui sent sa modeste origine, et la franchise de son inspiration.
Par une nouvelle ironie de l'histoire, c'est Charles X, le roi le plus calamiteux que la France ait connu, qui laisse à la postérité la plus délicieuse oeuvre de circonstance qu'on ait composée...