Nam Le a 32 ans. Les photos de lui que j'ai pu voir montrent qu'il est bel homme, au regard intense. Il a pour l'instant pour seul titre de gloire d'avoir écrit des nouvelles, recueillies aux Etats-Unis en 2008 (
The Boat) et traduites en français en 2010. Elles lui ont valu une renommée qui excède déjà la quantité de sa production. Nam Le est né au Vietnam en 1978, et en 1979, comme beaucoup d'autres, il subit le sort des boat people avec ses parents. Ayant passé toute sa jeunesse en Australie, il devient avocat dans un cabinet à Melbourne, puis le quitte et voyage pendant un an. Ayant commencé à écrire un roman, il décide de se rendre aux Etats-Unis, et sans connaître sa réputation plus que cela participe à l'atelier d'écriture de l'Iowa, où il a entre autres pour professeurs les deux grands romanciers Frank Conroy (
Corps et âme) et Marylinne Robinson (
Gilead et
Chez nous). Au bout de deux ans, il se rend compte à son grand dam que le roman qu'il est en train d'écrire, qui dépasse déjà les 700 pages, il doit y renoncer. Mais il n'a donc pas renoncé à ses nouvelles, et travaille actuellement à son premier roman (le même?).
Alors, Nam Le, pur produit comme un autre des ateliers d'écriture américains? Peut-être en partie. On peut voir son recueil comme le résultat du travail de quelqu'un qui a appris les règles du jeu. Choix de la voix, économie narrative, dosage de ce qu'il faut d'explications et d'ellipses, soin de la chute: dans tous ces domaines, Nam Le sait déjà y faire, et sans doute a-t-il appris de ses maîtres et de ses lectures. Mais outre que l'on peut gloser indéfiniment sur la pertinence des ateliers d'écriture, se poser la question d'où s'arrête la digestion des règles et des influences et où commence sa propre voix, Nam Le apparaît d'emblée comme mieux qu'un bon élève.
En sept nouvelles, il montre l'étendue de ses talents. Tout d'abord en adoptant des personnages, des voix et des lieux différents. De la première nouvelle, celle qui met en scène un jeune homme qui semblerait bien être lui-même, un apprenti écrivain qui reçoit la visite de son père vietnamien aux Etats-Unis, à la dernière, la nouvelle qui donne son titre au recueil, récit de la traversée de treize jours sur un bateau allant du Vietnam en Malaisie, ces nouvelles font voir du pays et nous font côtoyer des personnages résolument différents de l'auteur - un adolescent tueur à gages (sicario) à Medellin, un vieux peintre américain qui s'apprête à revoir sa fille musicienne perdue de vue depuis longtemps, un adolescent dans une petite ville de pêcheurs australienne, une enfant à Hiroshima, une Américaine et son amie iranienne qui milite pour le droit des femmes à Téhéran. Pour la plupart de ces personnages, aller vers l'autre, comme aller ailleurs, relèvent de l'impossible ou s'avèrent une épreuve.
La première nouvelle, au titre aussi programmatique qu'ironique ("L'amour, l'honneur, la pitié, l'orgueil, la compassion, le sacrifice"), dit déjà assez subtilement tout ce qu'il y a à savoir sur la volonté de Nam Le d'être ailleurs qu'on l'attend tout en étant lui-même. Cette nouvelle semble mettre en scène le rejet par le jeune écrivain de sa subordination à la "littérature ethnique", ainsi que la découverte de son histoire, de celle de sa famille et de son peuple. Mais comme il entend s'en servir afin d'en faire de l'écriture immédiatement exploitable, cette histoire qu'il ne comprend pas vraiment se retourne contre lui. En fait, on voit bien que cette nouvelle permet à Nam Le de jouer sur plusieurs tableaux, d'annoncer tout de suite la couleur: non, je n'écris pas qu'avec mes racines, pas qu'avec moi non plus, et de toute façon si j'écris avec moi cela ne sera jamais aussi simple que vous le pensez en plaquant ce que vous savez sans autre forme de procès (futurs lecteurs, sachez que "dans la vraie vie", Nam Le n'a pas eu à subir ce que son personnage subit à la fin de cette histoire). Lorsqu'on est passé par la lecture des autres nouvelles, et qu'avec "Le Bateau" le lecteur arrive à la deuxième nouvelle qui a en son centre des personnages vietnamiens, qui plus est dans une situation qu'ont peu ou prou eu à endurer lui et les siens, il a été prévenu et ne devrait pas voir cette nouvelle autrement que comme création littéraire, quels que soient les morceaux de réel et les récits dont elle se nourrit. Mais dans le même temps, la nouvelle conclusive répond à la nouvelle introductive en semblant dire: ce n'est pas parce que je suis avant tout écrivain et que je peux m'intéresser à d'autres radicalement différents de moi que je vais me refuser le droit de revenir sur ce qui m'est plus proche. Ce qui caractérise Nam Le, c'est son aptitude à regarder les choses de l'intérieur, à prêter une voix ou un regard à des personnages, sans exclusive ni interdits liés à ses origines. Un écrivain, de ce fait, qui ne peut être qualifié de "vietnamo-américain", pas plus qu'il n'est strictement vietnamien, australien ou américain d'ailleurs. C'est à la naissance d'un écrivain tout court à laquelle on assiste ici, ce qui repose de l'attribution des étiquettes auxquelles beaucoup trop d'écrivains américains en particulier doivent faire face malgré eux (sans parler des quelques uns qui instrumentalisent tout cela comme ils peuvent en espérant faire vendre un peu plus). Il est bon que Nam Le ait voulu régler cette question dès ses premiers écrits. Espérons pour lui qu'il n'aura pas à y revenir.
Toutes les nouvelles sont-elles d'un égal intérêt? Sans doute pas, et on pourra trouver quelques aspects plus convenus. Ils ne prennent à mon sens jamais le dessus, et des beautés d'écriture viennent le plus souvent les racheter rapidement. Dans l'ensemble, si j'ai beaucoup d'admiration pour ce recueil, je ne le mettrai peut-être pas aussi haut que ses plus grands sectateurs. Ou plutôt, je dirais que les nombreuses beautés et les promesses qu'il recèle emportent le morceau (d'où la note maximale, qui correspond à 4,5 étoiles, disons) mais que je ne mettrais pas Nam Le plus haut que d'autres grands nouvellistes américains du moment qui n'ont pas eu droit à la même exposition et aux mêmes dithyrambes que lui. Citons donc ces admirables recueils que sont
Le Cap /
The Point et
Le musée des poissons morts /
The Dead Fish Museum de Charles d'Ambrosio, ou
Brèves rencontres avec Che Guevara (
ici en poche) de Ben Fountain, qui lui aussi voyage beaucoup dans ses nouvelles.
Ayant lu cet ouvrage en version originale, je n'ai fait que regarder la traduction de France Camus-Pichon à certains endroits, mais je précise qu'elle m'a semblé de qualité.