Visiblement, tout le monde ne s'est pas encore aperçu que cette BD-blog est une fiction. C'est pourtant très net à partir des pages datées de mi-mars 2005. Certaines exagérations sont de plus en plus manifestes, le délire s'organise, certaines situations reviennent pour de subtiles variations, une mécanique du gag se met en place, les pages sont de plus en plus structurées...
Structurées comme du Lewis Trondheim.
Le dialogue suivant - entre Frantico et sa mauvaise conscience, qui a la forme d'un chat de manga (et qui a presque une gueule d'a.l.i.e.é.n., les amateurs me comprendront) - en est une preuve à mes yeux indiscutable : « T'es pas si marrant que ça en vrai... Pervers mais pas dévergondé... Vicieux mais pas dépravé... Vaguement amusant mais pas hilarant... » (et je ne révèle pas la chute). Les débats entre Lewis Trondheim et soi-même dans sa très belle autobiographie Approximativement étaient écrits dans le même style, avec la même verve. Ne parlons même pas de la forme des cartouches contenant les textes ni du tracé de l'écriture... Ne valent-ils pas signature ?
La cohérence du récit, mais aussi la vérité psychologique à laquelle atteint l'écriture des textes et des dialogues, ont permis à des milliers d'internautes de croire à l'existence de Frantico et à l'authenticité des situations dessinées dans ce blog - réellement mis en ligne, paraît-il, mais je ne le connaissais pas à l'époque. De plus, je suis à chaque fois épaté par la facilité avec laquelle, chez certains auteurs, la richesse du propos fait oublier l'aspect minimaliste du dessin.
Bref : un album excellent, très rafraîchissant, dans lequel un auteur bien connu, qui se sentait peut-être enfermé dans son statut de conteur sage et responsable (et célèbre, trop célèbre... au point d'avoir vécu une phase d'âpre « désoeuvrement »), renonce aux visages animalisés et se met à explorer une veine qu'il avait jusqu'à présent choisi d'éviter, prouvant ainsi qu'il est capable d'inscrire ses créations dans des registres très différents (comme le fait son ami Joann Sfar en travaillant régulièrement à sa biographie imaginaire du peintre Pascin).
Sage et responsable, autrefois, l'auteur ? Sur le plan des thèmes, oui. De fait, c'est surtout à un renouvellement thématique que ce Blog de Frantico nous fait assister. Car, en tant qu'inventeur de formes, le véritable auteur de cet album a toujours su mettre au point de complexes et savoureux délires narratifs. En voici une démonstration supplémentaire, dans laquelle la virtuosité se mêle à la profondeur, et qui égale les meilleurs des albums signés Trondheim (tiens, déjà un pseudonyme).