Dans Le cavalier démonté, les phrases sont simples et courtes ; peu de subordonnées qui, en s'imbriquant les unes dans les autres, plomberaient les 4 silhouettes de Félicien, Jacques, Camille et Lucien, les éloigneraient du quotidien du lecteur en les ramenant aux dimensions fictives de personnages de roman.
Par le filtre des mots employés par la jeune narratrice, mots puisés au champ affectif et poétique qui la caractérise, par les rythmes le plus souvent binaires et ternaires qui président à la construction syntaxique, et la combinaison des différents discours - direct, indirect, indirect libre - qui constitue l'essentiel du récit, se crée toute une intimité avec le lecteur, laquelle gomme les distances temporelle et générationnelle, qui pourraient éloigner ce dernier de la fiction romanesque.
Mais la qualité première de l' écriture de Gisèle Bienne est avant tout de n'être jamais démagogue : pas de phrases populistes, pas de jargon de jeunes, lesquels fausseraient la tonalité du livre et, ce faisant, en réduiraient l'écho.
Notons également que si ce petit roman d'apprentissage s'élabore autour de thèmes plutôt classiques : la guerre, la mort, la marginalité sociale, les confits familiaux, etc., il a le mérite de les aborder sous des facettes peu conventionnelles, voire paradoxales : l'antimilitarisme, la réalisation de soi-même au terme de l'existence, les secrets et les non-dits, autant de représentations de la vie qu'il est très peu courant de donner à voir, en particulier à un public d'adolescents.
Voilà pourquoi, même si je garde ma préférence aux Paysages de l'insomnie, autre roman - à la fois plus dense et plus subtil de Gisèle Bienne - et résultant d'un travail encore plus approfondi dans le fond comme dans la forme que Le cavalier démonté, voilà pourquoi ce dernier ouvrage m'a plu et trouve encore place dans mes pensées. De fait, les bons livres sont ceux dont nous gardons toujours trace dans notre mémoire, alors même que d'autres pages appartenant à d'autres récits sont venues recouvrir les premières, pourtant perçues quelquefois au départ, de façon bien anodine...