Jean Lopez continue donc sur sa lancée : après un troisième volume dédié aux offensives géantes de l'Armée Rouge en 1945 jusqu'à la prise de Berlin, la série s'enrichit d'un nouveau tome évoquant le chaudron de Tcherkassy-Korsun. En réalité, l'ouvrage ne traite pas seulement de la liquidation de la poche de Tcherkassy : c'est une suite du Koursk, depuis les combats de l'automne 1943 jusqu'à février 1944. On le voit, l'auteur commence à tisser une couverture de plus en plus fine du conflit germano-soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale...
Continuant de rééquilibrer la balance dans ses écrits entre points de vue soviétique et allemand, Lopez a choisi d'ailleurs de mettre dans son titre Tcherkassy ET Korsun : la première étant la dénomination allemande de la bataille, la seconde étant plutôt soviétique. La bataille est vue comme un second Stalingrad par l'Armée Rouge et comme un succès défensif par la Wehrmacht : en fait, aucune des deux appréciations n'est juste. La victoire soviétique est certaine, mais de moindre ampleur qu'annoncée : les Allemands sont néanmoins repoussés jusqu'à la Roumanie. Ce n'est pas une des grandes batailles du front de l'est par les effectifs, mais il faut noter que les Allemands y ont perdu plus d'hommes et de matériel qu'à Koursk ! Pour Jean Lopez, l'affrontement est parmi les derniers à opposer sur le front russe deux armées qui s'équilibrent encore à peu près, notamment du point de vue blindé. L'art opératif soviétique se peaufine face au Kessel (chaudron) de Tcherkassy. L'auteur en profite également pour détailler le pont aérien de la Luftwaffe, qui fut bien plus efficace que celui de Stalingrad.
En fait, la liquidation du chaudron de Korsun n'est qu'un épisode d'une des plus grandes batailles de la Grande Guerre Patriotique : celle pour le Dniepr, qui dure de septembre 1943 à février 1944. C'est ce combat à grande échelle que couvre, en fait, le livre, malgré son titre, qui est donc trompeur. Autour du fleuve ukrainien, la question est de savoir si les Allemands vont réussir à stabiliser le front pour transférer des forces à l'ouest en prévision du débarquement attendu en 1944, ou si les Soviétiques vont être en mesure de s'ouvrir la route jusqu'aux Balkans. Par ailleurs, si la Volga marquait l'entrée dans le coeur de la terre russe à Stalingrad, le Dniepr, symboliquement, est la porte d'entrée de la Russie sur le reste de l'Europe. Le choc est donc aussi psychologique : l'Armée Rouge pénètre alors dans des territoires où elle n'est pas la bienvenue, la preuve en est dans l'assassinat du maréchal Vatoutine, en pleine bataille, par un groupe de partisans nationalistes ukrainiens. C'est également la dernière fois que Manstein tente de l'emporter à l'est pour arriver à un compromis à l'ouest : son limogeage et la défaite sur le Dniepr permettent à Hitler de faire le ménage et d'installer des nazis bon teint aux commandements importants de l'Ostheer (l'armée allemande du front est).
La lecture de l'ouvrage est toujours aussi passionnante que pour les tomes précédents. Les cartes sont de la même facture. En revanche, on peut regretter que le livret photo central de la deuxième édition de Koursk n'ait pas été suivi d'un petit frère pour ce volume-là. La bibliographie est un peu plus conséquente que d'habitude. Lopez met bien en exergue dans le livre la victoire inachevée des Soviétiques : manque d'infanterie et de blindés, échec de la maskirovka et de la concentration des moyens... autant d'erreurs analysées et corrigées pour le lancement de Bagration (prochain sujet d'un autre livre, peut-être ? Cela promettrait !). Côté allemand, si l'on a profité des erreurs de l'adversaire, si la cohésion des unités demeure, il n'en reste pas moins que le mépris de l'adversaire a coûté beaucoup. La Wehrmacht reste prisonnière d'une vision tactique, desservie par le manque de fantassins, de plus en plus criant. Hitler n'a pas eu l'influence si calamiteuse que lui a prêté, pour se dédouanner, Manstein, dans ses mémoires d'après-guerre : le Führer n'a pas réalisé un second Stalingrad. Le pompier Manstein, remercié, a échoué : Hitler recentre les efforts sur la préparation des défenses à l'ouest contre le débarquement à venir. La bataille de Tcherkassy-Korsun illustre, mieux qu'aucune autre, le caractère terrible de la guerre à l'est. D'ailleurs, les soldats allemands survivants connaissent une chute dramatique de moral, encore jamais vue à l'est jusqu'ici : les cours martiales nazies fonctionnent à plein régime, des commissaires politiques sur le modèle soviétique sont créés pour renforcer l'ardeur de la troupe. Cela n'empêche les généraux allemands de croire encore à une possible victoire à l'est, alors qu'ils sont battus à plate couture depuis plus d'une année. Et c'est bien l'intérêt des ouvrages de Lopez que d'expliquer pourquoi les Allemands ont perdu devant meilleurs qu'eux-mêmes.