Italo Calvino est un auteur remarquable dont ce roman et le Vicomte pourfendu sont, à mon sens, ses deux plus grandes réussites. Ces romans n'ont l'air de rien mais ils associent avec une allégresse peu commune la réflexion sérieuse et profonde sur la condition humaine et l'art extraordinaire du conteur qui sait mener avec humour le lecteur par le bout de sa baguette magique. Le premier chapitre est déjà en soi un moment jubilatoire: entre reconstitution historique précise (mais légère)et drôlerie poétique. Quand l'empereur Charlemagne passe en revue ses paladins, un vague grondement, comme celui d'un tonnerre lointain, se fait entendre: ce sont les paladins qui, attendant debout depuis des heures, ronflent dans leur armure. Chacun lève à son tour la visière de son heaume pour se présenter à l'empereur. Seul Agilulfe ne fait pas ce geste. Et pour cause, il est vide. Rien dedans cette armure qui pèse ou qui pose. Cela a un avantage certain, sans corps, ce chevalier n'est qu'une volonté pure sans entrave. Charlemagne ne s'y trompe pas qui se réjouit d'avoir à son service quelqu'un de cette sorte et qui continue de passer sa revue sans s'étonner plus que ça d'avoir rencontré un chevalier qui n'existe pas. Ne rencontre-t-on pas souvent dans notre vie quotidienne un tel personnage? Peut-être que parfois nous en sommes un, ou voulons l'être?