Orphée, le prince des poètes, nous précise la mythologie grecque, eut le privilège de rechercher son amour dans l'Hadès, à la seule condition qu'au moment de sortir, il ne devait se retourner. Contrevenant à l'instruction des dieux, Orphée vit disparaître à tout jamais celle qu'il chérissait. Deux fondements mentaux président l'univers de la gauche libérale : le sens de l'histoire qui par nécessité va de la droite à la gauche en passant par le centre, et l'impérieux besoin de "vivre avec son temps". La conjonction des deux se traduit non seulement par un rejet du passé, mais par la haine de celui-ci. Il devient vital pour l'homme de gauche d'échapper à un passé psychologiquement insupportable. Affirmer par exemple que du passé, des valeurs peuvent être retrouvées, affirmées, revient à être un réactionnaire. Est-il réactionnaire le fondateur du socialisme, Pierre Leroux, quand en 1845, il écrit si justement :
"(...) Loin d'être indépendant de toute société et de toute tradition, l'homme prend sa vie dans la tradition et la société. Il ne vit que parce qu'il a foi dans un certain présent et dans un certain passé." (cité par Jean-Claude Michéa, p.48-49)
La réponse s'impose d'elle-même : accepter le passé, le comprendre, l'assimiler, en retirer des leçons (de l'Histoire), refuser une vision linéaire, déterministe, de l'Histoire tendue vers un sens (ésotérique : qui connaît la finalité de l'Histoire ? en dehors de quelques gourous d'une nouvelle cabale philosophique ...) abscons n'est évidemment pas être réactionnaire.
Jean-Claude Michéa, avec son style incisif, surprend le lecteur, cherchant en lui la saine réaction, philosophique, du questionnement de son propre substrat de pensée coutumier, dont l'habitude l'a fait oublier, conduisant machinalement, par aliénation, des réponses insensées, échappant à l'ordre de la pensée. Lire Jean-Claude Michéa, c'est assumer le principe de se faire piquer à la manière du taon de Socrate, en vue de gagner en liberté de penser.
Michéa loue la sagesse de George Orwell, le célèbre auteur de
1984 et de
La Ferme des Animaux, au travers de la "common decency" qui est "la réappropriation moderne de l'esprit traditionnel du don" (p.90 :
"Parler, comme le fait Orwell, d'un fondement moral du socialisme (ce qui - précisait-il- 'suscite immanquablement le ricanement sarcastique de quiconque a des prétentions intellectuelles') n'a donc jamais voulu dire que la bonne volonté des gens ordinaires pouvait suffire, à elle seule, à régler tous les problèmes d'une société décente. C'était seulement rappeler, d'une part, que les fins du socialisme se propose de réaliser trouvent toujours leur motivation première dans l'expérience morale de ces gens ordinaires (et non pas dans un savoir de type universitaire - fut-il celui du 'matérialisme historique'). Et de l'autre, que ces fins étant posées, elles ne sauraient en aucun cas légitimer - au nom d'un quelconque 'réalisme politique' - l'usage de moyens notoirement immoraux tels que 'les bombardements massifs de populations civiles, la prise d'otages, le recours à la torture pour arracher des aveux, les séquestrations, les exécutions sommaires, les matraquages, les noyades d'opposants dans les fosses à purin, la falsification systématique des dossiers et des statistiques, la trahison, la corruption et la collaboration avec l'occupant' - Orwell, "Raffles and Mrs Blandish-" p.99.
Poser en soi l'existence de valeurs, d'une tradition, penser que l'être venant à la vie est plus débiteur de la société que son créancier, qu'il trouve dans la civilisation incomparablement plus qu'il n'y apporte - toutes ces composantes de la "common decency" sont rejetées par cette gauche affectée, dans son rejet du passé, dans sa continuelle nécessité de bouger (confondant le sens de "progresser" avec celui du nomadisme perpétuel), affichant ainsi sa marque idéologique libérale.
L'amoralisme de principe des élites capitalistes trouve donc une légitimation par ceux qui rejettent l'idée même de "common decency". L'impératif de mobilité continuelle des capitaux, des marchandises, des hommes (mesure phare du projet de TCE rejeté par la France et adopté par leurs politiques, démophobes, dans le Traité de Lisbonne) a répondu à ce "nomadisme intégral" de la gauche libérale, qu'elle a donc soutenu activement. Cette "gauche kérosène" dont le phare est Jacques Attali (toujours dans un avion ou dans un aéroport), sans sol, milite pour ce type de société aux aspects suivants :
"Dans la pratique, un monde régi par le mouvement brownien des individus atomisés serait donc, sauf pour quelques minorités privilégiées (comme par exemple, les hommes d'affaires, les artistes du showbiz ou l'élite universitaire), un monde où prédomineraient nécessairement les emplois précaires, les junk jobs et les contrats à durée déterminée. Une simple variante appauvrie, en somme, de celui dans lequel nous vivons déjà." (p.145).
Or "l'atomisation des individus constitue le principe et la fin d'une société libérale" (p.295)
Cette société sape les bases même de la démocratie parce que l'idée, exposée par Abraham Lincoln ("s'il est toujours possible de tromper quelqu'un tout le temps (..) ou tout le monde quelque temps, il est impossible de 'tromper tout le monde tout le temps'). "Le fondement logique de cette conviction optimiste - qui légitime le recours au suffrage universel - c'est l'idée qu'avec le temps une communauté donnée finit toujours par accumuler une expérience collective suffisante des hommes et des choses qu'elle devient ainsi progressivement capable de juger lucidement ceux qui briguent ses suffrages. Un tel raisonnement repose cependant sur un postulat implicite. Celui que le noyau dur d'une telle communauté conserve au fil du temps (l'expérience pouvant, bien sûr, se transmettre de génération en génération) un minimum de stabilité. Dans l'hypothèse, au contraire, où la logique du turn-over permanent deviendrait, pour une raison ou une autre, la loi d'existence de cette communauté (...) il est clair que la constitution d'une expérience politique commune deviendrait rapidement problématique et que les possibilités de 'tromper tout le monde tout le temps' en seraient accrues d'autant (le fait que, dans bien des agglomérations modernes, des politiciens cyniques ou corrompus se voient indéfiniment réélus le prouve déjà suffisamment).
L'idée d'une société libérale-deleuzienne reposant sur le nomadisme généralisé (...) semble donc difficilement compatible avec celle d'un véritable 'gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple'" - p.145-146
Mais d'où viennent ces racines libérales de la gauche actuelle ? Jean-Claude Michéa les retrace à la fin du 19° siècle, quand le socialisme a été fusionné avec ceux qui occupaient les places de la gauche, à l'Assemblée, et qui n'étaient autres que les libéraux (cf. la nécessaire lecture de l'
Histoire de la Restauration) tels que Guizot, Thiers, "qu'on allait bientôt appeler les républicains de progrès" -p.171 - Charles Péguy dénoncera cette mutation définitive du socialisme avec des propos jamais démentis dans
L'Argent.
"Le fondement philosophique de ce rapprochement pour le moins surprenant (surtout après les journées de juin 1848 et l'écrasement de la Commune) était l'idée - qui constitue malheureusement le grand point faible de la théorie marxiste- selon laquelle il était non seulement nécessaire d'en finir au plus vite avec toutes les structures de l'Ancien Régime (...), mais que - conformément à la 'théorie des stades' - l'essor du capitalisme industriel représenterait, de toute façon, un immense progrès historique puisqu'il allait permettre de mettre en place (tout en libérant 'les forces productives' et en favorisant les progrès de l'esprit scientifique) la future 'base matérielle du socialisme'.
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