Il faut lire ce livre pour se rendre compte de la vanité et de la vacuité des critiques qui lui ont été faites injustement. Michel Serres n'est ni un intégriste écologiste, ennemi pessimiste et conservateur du progrès et de la technique, ni un technophile naïf et optimiste. A travers ce livre, qui est en avance sur son temps, puisqu'il a fallu vingt ans pour se rendre compte de sa force et de son actualité - mais philosopher, pour Michel Serres, c'est anticiper - l'auteur se félicite que l'humanité soit, conformément aux v½ux de Galilée et de Descartes, "comme maître et possesseur de la nature." Mais il faut à présent renoncer à l'idéal prométhéen, non pas en abandonnant nos techniques et nos sciences - bien au contraire ! - mais en apprenant à devenir maître de notre maîtrise de la nature. Il faut apprendre à maîtriser notre maîtrise de la nature. Et c'est paradoxalement la science - aidée de la philosophie - qui doit nous permettre de maîtriser notre maîtrise de la nature, en passant d'une relation exclusivement parasitaire à une relation symbiotique à l'égard de la nature. Et cette nouvelle relation, pas seulement parasitaire, mais encore et surtout symbiotique, que nous devons inaugurer à l'égard de la nature, n'est pas seulement un impératif écologique. Il s'agit d'un impératif éthique, politique et juridique. Etre éduqué et autonome, c'est apprendre à ne pas parasiter l'autre, et il faut élargir cet autre à la nature, car c'est en transformant notre rapport à la nature que nous transformerons notre rapport à l'autre, et réciproquement. Il faut faire la paix avec les hommes pour faire la paix avec la nature, et faire la paix avec la nature pour faire la paix avec les hommes.
Qui oserait affirmer le contraire ? En quoi Michel Serres ici fait-il preuve de mysticisme ou d'intégrisme ? Qui oserait aujourd'hui nier que la guerre militaire est désastreuse du point de vue de l'environnement, comme la compétition économique, dérégulée et faussée ?
C'est là tout le sens de ce que Michel Serres appelle "contrat naturel", qui prend donc la forme non pas d'une dialectique, mais du chiasme. Et c'est également la raison pour laquelle la pensée de Serres est indissociable de son style. Travail d'écriture et réflexion philosophique demeurent profondément liés, et son style, très proche du style " à sauts et gambades " de Montaigne, est déjà une manière de faire la paix avec les hommes et la nature. Son écriture nous ouvre déjà la voie de la paix et de la douceur.
Pour ceux que le style - et donc la pensée - de Serres rebute, n'oubliez pas que les plus grands philosophes français étaient en même temps de très grands écrivains. En considérant que le travail philosophique est toujours déjà un travail d'écriture, Michel Serres ne fait rien d'autre que se placer dans la lignée de nos plus grands penseurs, tels que Montaigne, La Bruyère, Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau. Il faut être vraiment inculte ou de mauvaise foi pour faire semblant d'ignorer cela.
Que l'on cesse donc de caricaturer et de trahir la pensée de Serres, et que l'on se mette à le lire, sans a priori.
La thèse qu'il défend dans le Contrat naturel sera explicité quelques années plus tard, dans un texte bref et pertinent intitulé Retour au contrat naturel. Dans son dernier ouvrage, Le Mal-Propre, Serres approfondit sa réflexion sur l'environnement, qu'il avait déjà initiée dans Le Parasite au début des années 1980, et montre avec brio les liens intimes entre logique d'appropriation et pollution. A lire de toute urgence !