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L'art de l'auteur est de rire de tout, et en toutes circonstances. Rarement avare de drôlerie, de provocations hilarantes, Jaenada puise dans la noirceur tous les éléments grotesques, insolites ou ridicules pour agrémenter son plat. Au final il est plutôt savoureux. --Céline Darner
Extrait
- Quoi ?
- Tu peux venir voir une minute, sil te plaît ?
- Quest-ce quil y a ?
- Prends la chaise, assieds-toi. Il faut quon parle très sérieusement.
- Quest-ce que tu fais, là ?
- Jécris le truc des siamoises qui se sont fait massacrer. Je nai pas vraiment la tête à ça.
- Ah.
- Quest-ce quon fait, avec le bébé ?
- Comment ça, quest-ce quon fait ?
- Oui, quest-ce quon fait ? Je sais pas si tu te rends vraiment compte de ce qui se passe. Si ? Dans dix jours, il sera trop tard pour avorter. Ça veut dire que si on ne fait rien dici là, on va avoir un bébé.
- Quoi, tu veux que javorte ? Javorterai pas.
- Non, je veux pas que tu avortes, mais... Je crois que tu te rends pas compte.
- De quoi ?
- Mais quon ne peut pas avoir un enfant comme ça. Tu es complètement irresponsable, tu... Cest pas possible comme ça, tu le sais bien. Elle ne disait rien, elle regardait mes genoux. Avec lair coupable mais buté dune fillette quon engueule. Jétais en train de reprendre le dessus, je pouvais enfin dire ce que je pensais, je nallais pas me laisser faire. Ça devenait trop important, maintenant, trop dangereux, il fallait que ça change, ou bien quelle avorte, il fallait quelle comprenne. Un jour ou lautre. (Pas vrai ?) Quelle comprenne que cétait grave, que je nen pouvais plus, quelle navait plus douze ans, quelle ne pouvait pas jouer avec ça, un enfant, que ce nétait pas possible.
(Cependant, en attaquant ma plaidoirie, je ne pensais pas à lenfant (naître au milieu dun couple aussi malheureux et agité naurait pas été profitable à son état mental, cest certain, ne lui aurait pas laissé beaucoup de chances de devenir calme et joyeux (or cest vraiment le bonheur, ça, dêtre calme et joyeux), mais honnêtement je pensais surtout à moi : le fait davoir évoqué lavortement avait chassé de mon esprit limage de la petite tache sombre et vivante, seule dans les eaux intérieures (où lon entend des bruits sourds et inquiétants qui proviennent de lextérieur), avait dissipé les sentiments instinctifs et protecteurs qui mavaient submergé devant léchographie au comptoir du Cri-Cri), je ne considérais plus que le côté technique, avorter ou non, se décider dans les jours qui viennent, prendre un rendez-vous ou non, je ne pensais plus quaux conséquences que cette décision, ou simplement la prise de conscience de Pimprenelle, pourrait avoir sur son existence et la mienne, en particulier sur la mienne, je ne voulais pas mourir asphyxié et cétait loccasion ou jamais de résister, de faire volte-face et de reprendre un chemin plus agréable (pourtant la petite tache sombre et vivante était toujours là, encore plus seule, dans lutérus de Pimprenelle, à un mètre de moi)).
- Pimprenelle, je ne veux pas quon garde cet enfant si tu ne fais rien pour nous faciliter la vie, si tu continues à te comporter de cette façon, à pâlir dès que je parle à quelquun dautre, à jeter un il mauvais sur toutes les lettres que je reçois, et je nen reçois presque plus, à faire la gueule comme une gamine sans que je sache pourquoi, à la moindre contrariété, et à donner des coups de poing dans les murs si je nobéis pas au moindre de tes caprices. Si tu me dis quon va continuer à vivre de manière aussi pathétique, je ne veux pas denfant avec toi.
(Et toc.)
Elle ne disait toujours rien, elle continuait à fixer mes genoux, à lendroit où la toile de mon pantalon était légèrement usée, passée (je me demande bien pourquoi, dailleurs : il marrive rarement de gambader à quatre pattes dans lappartement).
- Je te parle de ça, pendant quon peut encore choisir, pour que tu ne me dises pas ensuite : « Tu mas fait un enfant, tu assumes, il fallait réfléchir avant, cest trop facile de vouloir reprendre ta vie maintenant. » Jaurais réfléchi avant. En ce moment, là, je réfléchis. Jassumerai, bien sûr, tu sais que je ne suis pas un sale type, mais je veux reprendre ma vie, la mienne, maintenant. Avec toi, si cest possible. Mais vivre avec quelquun, je crois, ce nest pas ne plus exister ailleurs.
Ce nest pas mourir pour tout le reste. Et je veux reprendre ma vie avec un enfant aussi, si cest possible. On ne la pas vraiment voulu, cet enfant, on na pas fait attention, bon, cest sans doute quon le voulait, mais bref, il est là. Le pauvre.
Cela dit, il nest pas trop tard. Et je te répète que si tu ne fais rien pour te calmer, te retenir, penser à moi, me laisser un tout petit peu despace en dehors de toi, je ne veux pas quon le garde, je ne veux pas denfant avec toi. Son regard me pénétrait les genoux. Javais la consternante impression quelle pensait à autre chose.
- Tu comprends ce que je te dis ?
- Oui, oui.
- Tu veux quon garde cet enfant ?
- Oui.
- Et tu comprends quil soit impossible pour moi denvisager toute une vie comme ça ? Et que ce serait un cauchemar aussi pour lui ? Que ce serait épouvantablement égoïste de ne pas réfléchir, de ne pas faire un effort ? (Tu te répètes, Hector.)
- Oui, je comprends.
- Tu vas arrêter de te mettre à hurler et à taper sur tout ce qui passe dès que tu sens que la situation téchappe ? Parce quavec un enfant, cest... (Tu las déjà dit vingt fois.)
- Oui.
- Tu vas arrêter de te refermer comme une huître dès que quelque chose ne te plaît pas ?
- Je vais essayer.
- Tu me las déjà dit vingt fois...
- Oui mais je vais essayer. Oui. Je ne veux pas avorter.
- Tu me laisseras sortir si jen ai envie ? De temps en temps ?
- Oui je vais essayer. Daccord.
- On ne se battra plus tous les deux jours ?
- Non.
- Ça va aller, alors, on peut garder cet enfant ?
- Oui.
- Bon, daccord.
Je me sentais profondément soulagé. Quelle victoire. Quel abruti.
Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
