Ce livre a pour point de départ la montée sans précédent des problèmes écologiques sur l'ensemble de la Planète et vise à en éclairer les causes. Cependant, au lieu de chercher à identifier des facteurs partiels et immédiats qui pourraient permettre de comprendre superficiellement les phénomènes que nous subissons, l'auteur tente de mettre en lumière l'un des déterminants les plus essentiels et les plus profonds : la dimension prométhéenne de l'homme. Il en résulte un livre à l'objectif ambitieux et qui a surtout le mérite, à mon sens, d'ouvrir une réflexion qui est loin d'être achevée. Comme l'indique le sous-titre, le livre consiste, en effet, en une « contribution » à une histoire de la démesure humaine, et cette histoire complète reste à écrire. François Flahaut sonde la pensée de nombreux philosophes, mais aussi écrivains, économistes, sociologues ; il analyse maints textes de référence y compris religieux ; tout cela pour mettre à jour le Prométhée qui impulse bon nombre de nos actions humaines, individuelles et collectives. Le livre est riche et tout à fait intéressant. Parfois, peut-être, le fil conducteur n'apparaît pas avec évidence ; certaines digressions ne sont pas rares. Il est vrai, entre un premier chapitre relatif à une généalogie de l'idéal prométhéen et un chapitre conclusif portant sur les erreurs du prométhéisme, l'ouvrage intercale deux essais, relativement indépendants - même s'ils traitent bien sûr de l'objet général qu'est l'idéal prométhéen -, l'un sur Jules Verne et l'autre sur l'écrivain américain (bien méconnu en France) Ayn Rand. Au-delà de ces remarques formelles, il me semble que deux questions sont sujettes à critique :
En premier lieu, l'auteur croit voir dans le prométhéisme un « déni de l'interdépendance humaine » (p. 264), ce qui en ferait une figure essentiellement individualiste. Il est vrai qu'en analysant l'aeuvre d'Ayn Rand, François Flahaut se penche sur la version ultralibérale du prométhéisme, une version essentiellement axée sur l'individu et contemptrice des formes collectives, notamment de l'État. Cependant, comme il le montre lui-même dans son premier chapitre, le prométhéisme peut aussi épouser des catégories collectives comme le peuple, la nation ou le prolétariat. N'y a-t-il pas, par exemple, dans le collectivisme soviétique un idéal prométhéen mis en marche ? Un hymne à la domination de l'homme sur la Nature ? Avec en l'occurrence des conséquences absolument catastrophiques sur l'environnement... Dès lors, le concept de « bien commun vécu » (p. 261 sqq.), s'il s'avère intéressant, me semble assez décalé par rapport à la problématique générale et, en tout cas, ne paraît pas constituer une réponse adéquate à la tentation prométhéenne.
En second lieu, l'ouvrage s'achève sur la remise en cause d'une recherche d'Absolu, où se nicheraient les germes du prométhéisme. Et l'on croit percevoir dans les pages terminales, l'intérêt d'un programme plus modeste axé sur « des formes d'appartenance à des écosystèmes relationnels, sociaux et culturels, formes de symbiose si l'on veut relatives, vulnérables et imparfaites (...), mais non moins vitales pour autant » (p. 287). Voir les choses ainsi c'est, me semble-t-il, passer à côté de l'invitation de bon nombre de spiritualités à dépasser l'ego - lequel assurément est à associer de manière fondamentale à la pulsion prométhéenne - et à rechercher l'Unité, laquelle est susceptible de se décliner, sans toutefois s'y limiter, à des formes de communion avec la Nature. Sur cette dimension de transcendance supra-individuelle, Karlfried Graf Durckheim est peut-être parmi les penseurs les plus éclairants et les plus accessibles, par exemple dans
L'expérience de la transcendance.
Finalement, je me permets de rectifier une petite erreur qui survient à la page 276 du livre : bien qu'il enseigne aux Etats-Unis (à Harvard), Amartya Sen n'a pas été naturalisé américain. Né au Bengale, il est toujours demeuré fidèle à sa nationalité indienne...