Tout entier baigné dans un clair-obscur romantique et cyniquement morbide, le cycle d'Elric est la première saga d'heroïc fantasy qui créée un univers original complet à partir d'un antihéros. Moorcock opère une fusion de toutes ses influences personnelles, tant littéraires (références à la mythologie grecque, et surtout aux légendes scandinaves avec la fin de l'Ere des dieux annoncée par la mort de Balder) que cinématographiques, pour nous proposer, selon ses termes, l'exacte antithèse du modèle prédominant dans ce genre au début des 60's, à savoir les multiples avatars de Conan le Barbare, initialement fruit de l'imagination de Robert E. Howard dans le pulp 'Weird Tales'. A partir de cet embryon, il étoffe le mythe d'un être éminemment shakespearien, dont le principal ennemi est lui-même. Résolu à combattre son irrésolution et ses faiblesses, trop humaines pour un prince barbare, il manque néanmoins de force de caractère pour en faire autre chose que de simples velléités rédemptrices. Personnage sombre et en tout point paradoxal, il se révèle en proie aux scrupules et capable de magnanimité envers ses ennemis, cependant même que sa réputation de tueur de femmes et d'amis s'accroît dans son propre empire. Conquérant malhabile et parfait reflet de la décadence de son peuple, il n'est maintenu en vie que par le pernicieux expédient de son épée vampire Stormbringer qui lui transmet la substance vitale de ses victimes. Son assuétude envers ce compagnon démoniaque, après avoir été le gage de sa vie sera l'instrument de sa mort. Au final, en voulant renouer avec la gloire passée de sa nation, il sera lui-même à l'origine de la destitution d'un monde obscurantiste et cruel, et de l'avènement de l'ère des hommes, libérés de l'emprise des dieux qu'ils s'étaient inventés. Derrière cette morale progressiste, Moorcock nous met en garde contre les fanatismes de tous poils. Pour ce faire, il dépasse le clivage manichéen entre le "Bien" et le "Mal" (qui est "bon" ? qui est "mauvais" ?) pour s'orienter vers une opposition plus subtile, et qui est la clé de voûte de toute son oeuvre, celle entre la Loi et le Chaos. Par cette translation de problématique, il parvient à doter l'édifice des Jeunes Royaumes d'une très solide crédibilité, inspirant à son tour rôlistes et écrivains. Précisons enfin que cet auteur majeur de fantasy, par ailleurs musicien, a participé au début des années 80 à l'écriture de plusieurs chansons basées sur le mythe d'Elric, avec le groupe de hard-rock américain Blue Oyster Cult.