Avec Le désespéré, le "dernier imprécateur de la langue française" - dernier d'une belle lignée donc - nous livrait un faux roman qui ressemble surtout à un véritable feu grégeois d'une géniale et jouissive intensité littéraire.
C'est l'histoire à peine romancée de Marchenoir/Bloy, écrivain littéralement "seul contre tous", fervent obstiné et désespéré d'un christianisme hérétique et primitif aux accents souvent tragiques, parfois héroï-comiques, personnage authentiquement "donquichottesque" qui lutte pour la Justice avec un J capital dans un monde où les injustices grouillent jusque dans les atomes ! Tout y passe dans ce grand défouloir : tartuffes chrétiens, gratte-papier, fausses idoles consacrées en vile pompe, bourgeois fatigués législateurs, et bien d'autres de ses contemporains à peine voilés sous des noms d'emprunt. Bref, une véritable bande-annonce à Céline, d'autant qu'un certain antisémitisme ne manque pas au rendez-vous...
Je ne peux toutefois m'empêcher de retirer une étoile pour deux raisons précises : la première, la temporalité de l'œuvre dans son acharnement, aussi génial soit-il, sur des noms aujourd'hui oubliés, et qui, fatalement, confère à l'ensemble une certaine caducité. La deuxième, une monotonie de l'imprécation : sur 100 pages, ok ; sur 500, ça commence à faire lourd, d'autant que l'intrigue est souvent reléguée au rayon des accessoires.
Il s'agit donc d'un exercice de *style* avant tout : le texte est très difficile mais superbement enrichissant. L'écrivain lui-même le définit mieux que quiconque : "C'étaient des bondissements d'épithètes, des cris à l'escalade, des imprécations sauvages, des ordures, des sanglots ou des prières".