Certains livres sont plus que des livres, ce sont des flammes qui brillent dans la nuit et montrent au genre humain la route à suivre. "Le dernier jour d'un condamné" est une de ces flammes. Sous l'apparence modeste d'un monologue intérieur d'une petite centaine de pages, c'est en vérité un chef-d'oeuvre au message intemporel dont chaque phrase vibre d'une émotion inouïe. Que nous raconte ce bref récit? L'agonie d'un homme, tout simplement. Un homme condamné à mort, qui, dans la solitude de son cachot, regarde s'égrener les minutes qui le séparent de la guillotine. Qui est-il? Mystère. Son crime? Nous n'en connaîtrons jamais les détails. Ce qui intéresse Hugo, ce n'est pas son cas particulier, non, c'est d'explorer au contraire ce qu'il a d'universel.
Dans les premières pages du livre, le narrateur décrit sa démarche comme une "autopsie intellectuelle". La formule est terrible, mais aussi terriblement juste, car c'est exactement de ça qu'il s'agit: chacun de ces 49 chapitres est un véritable coup de scalpel, une incision chirurgicale dans les profondeurs d'une âme aux abois. Un pied dans la vie, un pied dans la mort, ce prisonnier anonyme nous dissèque son calvaire mental. Cherche-t-il à nous apitoyer? Non. A nous convaincre? Même pas. Il vise simplement à la plus grande objectivité. Il veut témoigner de son "expérience" en restant au plus près de ses sentiments. Il n'enjolive rien, ne noircit rien. Il observe, constate, analyse. Ce livre est un relevé sismographique, à ceci près qu'on n'y ausculte pas les entrailles de la Terre, mais celles d'un être humain. Un être humain à qui l'on a ôté tout espoir et qui se débat vainement face à la mort qui s'approche comme la mouche prise au piège de la toile se débat face à l'araignée qui s'apprête à la dévorer.
Certes, certes, me diront les partisans de la peine capitale, tout cela est fort émouvant, mais une société n'a-t-elle pas le droit et même le devoir d'être implacable envers ceux qui bafouent sans vergogne ses lois les plus fondamentales? Eh bien, que voulez-vous, moi, je pense avec Hugo qu'on ne résoud pas le problème du crime en tuant les criminels, et que la peine de mort relève moins, au final, de la justice que d'une forme de vengeance institutionnalisée. Le meurtre est une chose abominable, c'est une évidence, mais à quoi rime de punir un meurtre par un autre meurtre, fût-il légal? A rien! C'est même la dernière des absurdités!
Voilà en tous les cas un livre poignant qui témoigne de la grandeur d'âme de son auteur et qui n'a rien perdu, en presque deux siècles, de son impact ni de sa pertinence.