S'il me fallait, dans toute la littérature italienne du 20ème siècle, ne retenir qu'une seule oeuvre, sans doute mon choix, après mûre réflexion, s'arrêterait-il sur celle-ci. Certains me diront que Moravia a plus de style que Buzzati, que Calvino est plus original, Pavese plus profond. C'est possible, mais par son atmosphère envoûtante et sa portée métaphorique, "Le désert des Tartares" est un roman d'une force incomparable. Une fois lu, il vous habite à tout jamais! L'histoire est d'une rare simplicité. Un jeune lieutenant, Giovanni Drogo, est envoyé en garnison dans un fort isolé, à l'orée d'un mystérieux désert, d'où il commence à guetter l'hypothétique arrivée des féroces Tartares... Mais les années passent, passent, passent, et l'ennemi tant redouté refuse obstinément d'apparaître à l'horizon... Que voilà une intrigue rudimentaire! me direz-vous. Peut-on vraiment, sur une trame aussi diaphane, écrire un chef-d'oeuvre? Eh bien, oui, on peut! Mais cela demande évidemment beaucoup de talent... Heureusement, ce cher Dino n'en manquait pas!
Moi, ce que j'aime par dessus tout dans ce livre, c'est son climat, ce réalisme magique dans lequel évoluent ses personnages, le flou volontaire de sa géographie, cet art qu'a Buzzati de flirter subtilement avec le conte, le symbole, la mythologie, tout en gardant à son récit une forme et une narration des plus conventionnelles. Il y a du Kafka là-dedans, le Kafka du
Château, mariage insolite d'absurde logique et d'étrangeté crédible. Il ne se passe rien dans ce roman. Ou presque rien. Comme Drogo attend l'arrivée des Tartares, le lecteur attend l'irruption de péripéties qui refusent de survenir. Le temps paraît suspendu, se mue en un éternel présent, au point que l'attente semble devenir une fin en soi. Et pourtant -miracle de l'écriture- nul ennui ne sourd de ces pages! Comme Jünger dans
Sur les falaises de marbre, Gracq dans
Le Rivage des Syrtes ou Coetzee dans
En attendant les barbares, Buzzati excelle à peindre l'expectative, la menace qui plane, le qui-vive perpétuel. Au fur et à mesure que les chapitres défilent, on se laisse envahir, hypnotiser, par la curieuse torpeur de cette situation immobile, de cet orage qui couve mais n'éclate jamais.
Et puis, peu à peu, lentement, insensiblement, on finit par soupçonner que sous l'anecdote du récit, derrière l'aventure singulière de Giovanni Drogo, se cache une parabole universelle sur le sens de la vie. Car Drogo, en fin de compte, c'est vous, c'est moi, c'est tout le monde, c'est l'être humain lambda livré aux lois du Temps et condamné à contempler, jour après jour, année après année, l'unique et implacable horizon de sa propre finitude. Est-ce à dire que "Le désert des Tartares" est un roman philosophique? Absolument! Mais il est philosophique au meilleur sens du terme... Sans lourdeur, sans didactisme, sans aucune pesanteur doctrinaire... C'est là une qualité suffisamment rare pour être soulignée!