Ce premier tome de « De Gaulle philosophe » vient à point nommé après des élections qui ont mis au grand jour la langueur dépressive d^une France qui ne sait plus où elle va. Face à « la trahison des clercs » incarnée par des élites qui ne cessent de nous rabâcher, dans des chapelles où l^on s^adonne au culte de la « modernité », que « la France c^est fini », la nouvelle majorité en est réduite à faire l^apologie de « la France d'en bas », censée porter remède à ce masochisme national sur fond de haine du peuple.
Lire De Gaulle nous donne une occasion de replacer le haut et le bas dans une tout autre perspective : « Il y a les gens qui sont en haut et qui veulent voir les grands horizons parce qu©^ils ont une très lourde, difficile et lointaine tâche à accomplir ; et il y a les gens qui sont en bas et qui s^agitent dans les marécages », déclarait-il en 1948. De Gaulle n^a jamais voulu ou pu -peut-être était-ce le projet des mémoires qu^il écrivait quand la mort le surprit- définir ce qu^était le « gaullisme ». Et sans doute, en définir un contenu idéologique était-il en contradiction avec la philosophie profonde du Général qui ne voulait se situer que dans la continuité d^une idée, celle de la France, qui ne pouvait se réduire à un épisode historique.
Paul- Marie Coûteaux met d^emblée les choses en place en précisant que l©^appel du 18 juin fut plus entendu que lancé par son auteur : C©^était l©^appel de l©^idée de la France qui ne pouvait mourir devant une défaite au caractère contingent - l^écrasement par une force mécanique - face à la transcendance des valeurs qu^elle incarnait. La densité du gaullisme se résume dans la sobriété de l^Appel « l^honneur, le bon sens, l^intérêt national commandent de continuer le combat ». Le gaullisme politique sera cette alliance entre la transcendance de l^Idée et les réalités terrestres, qui est également l©^alliance entre la nation et le peuple, tel le laboureur qui monte sur la colline pour contempler son champ, comprendre le sens de son ?uvre et l©^inscrire dans une vaste perspective : voit haut pour donner du sens à ce qui est en bas, telle est finalement l^essence du gaullisme et, au-delà, l©^essence éternelle de la politique.
Cette dimension gaullienne est soulignée par l©^opposition que brosse Coûteaux avec la personnalité d^un Mitterrand qui expliqua à maintes reprises que pour lui la France n©^était qu^une réalité physique et en aucun cas une idée. Pour Mitterrand, la politique n^était sans doute que cette pseudoscience que l^on prétend apprendre dans des instituts, soit l^art de profiter des circonstances.
Quand de Gaulle déclare à Maurice Schumann le 30 juin 1940 que « la guerre est une affaire réglée » car l^Allemagne ne pourra s^empêcher d^attaquer la Russie et y perdra la guerre, et que l©^enjeu est désormais, face à Vichy, de ramener la France du bon côté, Mitterrand attendra le printemps 1943 - après Stalingrad et le débarquement américain en Sicile- pour quitter Vichy, ses pompes et ses décorations - la francisque qu^il sollicita et tint à recevoir des mains de Pétain lui-même- pour devenir « résistant », puisque tel était désormais l^intérêt bien compris du politicien qui évolue au gré des circonstances. Là où De Gaulle se considérait comme au service de l^Idée, de la continuité historique qui devait s^imposer aux circonstances, Mitterrand fit de la roublardise un art majeur. Là où de Gaulle se considérait comme de passage, comme un acteur d^une geste millénaire, Mitterrand fut obsédé par la mort et le besoin de laisser sa trace dans le paysage par des réalisations architecturales qui ne connaîtront sans doute la postérité des pyramides, au point d^envisager de se faire ériger un sanctuaire sur le Mont Beuvray.
Plus qu©^entre de Gaulle et Pétain, l^opposition radicale entre deux conceptions du monde ne fut-elle pas entre de Gaulle et Mitterrand ? Si le pétainisme peut se réduire à la sénescence, le mitterrandisme se voulut une idéologie - ce « socialisme » qui, selon la délicieuse expression de Jack Lang devait faire « passer la France de l^ombre à la Lumière »- dont la haine poursuivra De Gaulle bien après sa mort, Mitterrand excluant explicitement toute référence à de Gaulle lors de la commémoration du débarquement en 1994. « L^esprit de Vichy » que le général déclare n^avoir jamais pu vaincre au soir de son échec de 1969, qui se caractérise par l^absence de toute perspective, de toute transcendance, le triomphe de l^esprit petit-bourgeois, la honte de soi, ne fut-il pas, à lire Coûteaux, incarné à perfection par Mitterrand et son socialisme à géométrie variable qui fera triompher le culte de l©^argent, le mépris du peuple, la honte du sentiment national et le sacrifice systématique du long terme sur l©^autel du court terme?
Quelles furent les références philosophiques du gaullisme ? Paul Marie Coûteaux entreprend d^en reconstituer la trame a posteriori, le général ayant toujours pris garde de n©^en citer aucune. S^inscrivant dans le fil des travaux de Philippe de Saint Robert, Côuteaux fait table rase de la fable selon laquelle de Gaulle aurait été maurrassien pour l©^inscrire dans la tradition républicaine. Non pas celle des petits marquis d^aujourd©^hui qui sont bien en peine de définir la République au-delà d^un étalage de bons sentiments, mais celle de la Res Publica, du Bien Commun, cet essentiel, dit Coûteaux, qui est « incompréhensible, insaisissable en dehors de la métaphysique des idées ».
La référence à la tradition chrétienne est ici essentielle. Si l©^importance de la foi chez de Gaulle est fort bien soulignée et sa cohérence logique avec l©^idée républicaine, le lecteur reste sur sa soif quant à l©^importance de la formation qu©^il reçut chez les jésuites. De Gaulle n©^est pas compréhensible sans référence à l©^humanisme chrétien, celui de Thomas d^Aquin et de la philosophie politique de la Renaissance accordant à l^homme la capacité de discernement qui fonde sa capacité à exercer la souveraineté du peuple face à la volonté hégémonique des Papes et des monarques puis au jansénisme qui nie au corps politique toute capacité d^exercer sa souveraineté. La République ne naît pas en 1792 comme voudraient nous le faire croire quelques plumitifs pour qui la gauche est l^alpha et l^oméga de l^humanité et qui confondent laïcité et antichristianisme, mais sous la monarchie, en rendant, sous la plume de Jean Bodin au XVI° siècle, le monarque dépositaire de la souveraineté du peuple et en assujettissant la légitimité de son pouvoir à son exercice au service du Bien Commun. On regrette ici que Paul Marie Coûteaux passe à côté du conflit essentiel entre humanisme et jansénisme (dont la « démocratie chrétienne » est l^héritière et l^archétype de l^anti-gaullisme en politique), de l^apport du thomisme à celui de Saint Augustin qui est le véritable acte de naissance ú ou de renaissance, rien ne s^étant vraiment passé depuis Aristote ú de la philosophie politique. Il manque à son analyse les apports essentiels de Quentin Skinner, malheureusement traduit depuis fort peu de temps en français.
De Gaulle ne peut se comprendre que dans le « temps long » cher à Fernand Braudel. Il n^y a pas en fin de compte de « gaullisme » autre que celui de la continuité du cours des choses dans leur logique qui mène l^humanité vers le progrès et la liberté dans les épreuves, les incertitudes et le doute. Cette mise en perspective historique nous est annoncée avec le second tome qui nous fera passer de la « philosophie de De Gaulle » à « la politique de la France ».