Les lecteurs qui ont découvert dans l'éblouissement Aharon Appelfeld avec son autobiographie "Histoire d'une vie" seront tout aussi bouleversés par ce livre merveilleux et exceptionnel qu'est "Le Garçon qui voulait dormir". Le grand écrivain israélien revient sur ses années de jeunesse après la guerre, depuis son arrivée dans un camp de réfugiés sur les rivages de Naples -"le garçon du sommeil" n'a pas encore dix-sept ans - jusqu'à son emménagement dans un appartement de Tel-Aviv. Entre-temps, l'adolescent en formation va connaître la vie dans un camp d'entraînement de pionniers sur les terres de la Palestine, nouer des liens d'amitié avec de jeunes compagnons inoubliables, puis, très gravement blessé au combat, passer par un hôpital et un centre de repos où va naître sa vocation d'écrivain.
Quelle est la part de ce que la mémoire reconstitue avec fidélité et de ce qu'elle recrée, secondée par les lueurs de l'imagination? La question est ici futile, inessentielle. L'écriture d'Aharon Appelfeld est une forme supérieure de la mémoire. L'écrivain accède à la Vérité - de son être, de sa destinée - par l'acte littéraire qui sublime et romance les souvenirs. "Le Garçon qui voulait dormir" est avant tout le récit de cette quête de soi et des origines, et de son long cheminement jusqu'à la révélation de la littérature.
L'écriture abat les cloisons entre la vie et la mort. Les êtres disparus vivent en nous. Ils ne sont pas morts, c'est un mensonge. "La plupart des hommes pensent que la mort nous sépare pour l'éternité. Il n'y a pas plus grande erreur que cette conception. La mort est un des visages de la vie." Les plus belles pages du livre sont les rêves où la mère visite son enfant et dialogue avec lui. La mère est le visage de la bonté même. D'autres êtres familiers - le père, des oncles - apparaissent également et troublent le sommeil de celui qui doit surmonter le sentiment d'une trahison: le choix de l'hébreu au dépens de la langue maternelle. "Le Garçon qui voulait dormir" est une méditation éclairée sur l'identité, un questionnement précis sur ce qui nous constitue en profondeur: ce qui gît au plus profond de l'âme d'un déraciné, murmurent les mots simples et précieux d'Aharon Appelfeld, c'est l'image de l'enfance, ce sont les parents bien-aimés, la maison, la terre natale. L'écriture est ce qui va permette de rejoindre, dans la joie et l'émerveillement, la maison des parents. L'écriture est le prolongement éveillé de tous les rêves où la mère et l'enfant tentent de regagner sur une frêle embarcation la maison des origines.
Les écrivains sont rares qui savent avec autant de bonheur faire rimer les mots humilité et humanité. Aharon Appelfeld est l'un des plus attachants. Et son livre offre les plus belles et les plus consolantes pensées qu'un ami puisse offrir: la foi en l'être humain. A travers les portraits de Beno, jeune violoniste que la guerre a privé d'un instrument et de la souplesse de ses doigts, de Yehiel, admirable petit cuisinier nimbé d'une sainte candeur, et de tant d'autres, dont cet inconnu qui laisse ce petit mot au réfugié avant de partir: "Bonjour mon jeune ami. Je quitte le camp cette nuit et poursuis mon chemin. Je te souhaite un bon réveil et une vie pleine de curiosité, d'action et de capacité à aimer." A travers tous ces destins droits et dignes face à l'adversité, qui mettent les larmes au bord du coeur, et parfois les larmes au bord des yeux. Ce n'est pas de la tristesse. C'est une forme de reconnaissance: les larmes sont toujours le signe d'une vérité.