Aujourd'hui si quelqu'un se risque à rompre avec le discours libéral ambiant, s'il propose par exemple de revenir à une politique sociale, on lui rétorquera (en riant) que c'est irréaliste, que ça coûte cher, que les marchés sont trop fragiles ... récemment encore, Wall Street se réjouissait de la victoire de W Bush, plus rassurante pour les marchés. Ce qui nous est proposé comme allant de soi, comme étant une loi naturelle, les fameux "marchés", sont en fait le résultat d'un choix idéologique de société. Choix qui repose sur des fondements philosophiques (Hayek notamment, véritable maitre à penser de Thatcher et Reagan).
La force de ce livre consiste donc à démonter très soigneusement l'idéologie "naturelle" du néo-libéralisme, et de montrer comment ce choix de société a réussi à s'imposer de manière quasi-universelle, et même jusque dans les cercles de la gauche traditionnelle ! En puisant à la source même de l'idéologie néo-libérale, Halimi s'attaque finalement à la plus formidable machine inégalitaire de ces dernières décennies : les chiffres parlent d'eux mêmes : l'essentiel de la richesse produite aux Etats-Unis depuis 1983 n'a profité qu'aux 1 % d'américains les plus opulents. Depuis 1970 et la fin du système d'économie mixte keynesienne, les revenus de cette catégorie privilégiée se sont envolés (+ 157 %), tandis que les salaires moyens réels n'ont progressé que de 10 %. Plus troublant : l'augmentation des dépenses de santé, de transports, de garde des enfants, dus presque toujours à des services publics absents ou démantelés, font que le revenu discrétionnaire d'une famille américaine moyene avec deux enfants en 1970 est supérieur à cette même famille aujourd'hui, dans laquelle pourtant les deux parents travaillent ! C'est dire si la machine inégalitaire libérale sait aussi récupérer la libération des femmes ! Par ailleurs, le libéralisme sait y faire : si un politique propose de rétablir une imposition sur les hauts revenus, une imposition qui ne concernerait donc que les 240 000 américains qui gagnent plus de 10 millions de dollars par an, c'est plus de dix millions d'américains qui se sentiront "visés" (à tort) par de telles mesures ! Pourtant 35 millions d'américains vivent avec moins de 9200 dollars par an ! Mais, rejettés dans la peur, se sentant abandonnés par des services publics de plus en plus rares, les libéraux ont toutes les chances de rafler des voix même sur les terres les plus dévastées par l'économie de marché.
Bien qu'il s'appuie souvent sur l'économie américaine et sur son histoire récente, Halimi n'en oublie pas pour autant la France et le "rest of the world" ... d'ailleurs, la fameuse "mondialisation" se charge d'harmoniser l'économie : les libéraux le disent eux mêmes, les frontières n'ont aucun sens en économie !
Alors, demande Halimi , "La révolution libérale et la mondialisation furent-elles une bonne ou une mauvaise chose ? -ça dépend pour qui".
A l'heure où certains ministres ne semblent justifier de leur rôle que pour mieux continuer le démantèlement de l'état, à l'heure où la gauche libérale cherche encore ses marques, la lecture de ce livre est une urgence à ne pas laisser passer.